Dr Mohamed Chtatou

Un récent sondage de l’IFOP révèle que quatre musulmans français sur dix estiment faire l’objet de discrimination à cause de leur religion. Une autre enquête révèle que plus de 60% des Français interrogées considèrent l’islam incompatible avec les valeurs françaises.

Bien que les attaques contre l’islam ne soient pas nouvelles, plusieurs événements récents ont contribué à catalyser la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre 2019. Le mois dernier, deux musulmans ont été grièvement blessés par balle devant une mosquée du sud-ouest de la France.

Le Sénat conservateur français a également approuvé un amendement interdisant aux femmes voilées d’accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires. Cependant, un député d’extrême droite a demandé à une femme en visite à un conseil régional de retirer son foulard, laissant son fils en larmes.

Islam made in France

Lorsque le président français Emmanuel Macron a déclaré en février 2018 dans une interview qu’il envisageait de définir des repères sur la manière dont l’islam sera organisé en France, il n’a pas fait une annonce sans précédent. Il s’est plutôt engagé à réussir là où ses prédécesseurs ont échoué.

Manifestation du 10 novembre 2019

Les gouvernements qui se sont succédé depuis les années 1980 ont tenté de créer une marque d’islam particulière à la France, avec le double objectif d’intégrer la minorité musulmane du pays et de lutter contre l’extrémisme islamiste. 

L’objectif était de créer un islam qui soit conforme aux valeurs nationales, notamment la laïcité, et à l’abri des interprétations radicales qui ont pris pied dans certaines parties du monde musulman. Ironiquement, les tentatives passées de codifier une sorte d’islam français – transformant l’islam en France en un islam français – ont mêlées profondément les pays d’origine des musulmans français, notamment le Maroc, l’Algérie et la Turquie. En 2015, par exemple, le président François Hollande avait signé un accord avec le royaume chérifien afin d’envoyer des imams français dans un institut de formation à Rabat, surnommé par les Anglo-Saxons : Imam Academy.

Le résultat est une crise de représentation et de légitimité. Les organisations existantes, affiliées à l’État ou non, ne représentent pas les diverses communautés musulmanes en France. Cela sape l’intégration des musulmans dans la société en général et, selon le gouvernement Macron, crée un espace pour des idéologies dangereuses. En même temps, de nombreux musulmans envisagent de gérer l’islam de façon paternelle pour ne pas dire patriarcale, en particulier à la lumière de l’héritage colonial non résolu de la France dans le monde arabo-musulman.

C’est une autre raison pour laquelle les observateurs peuvent considérer les efforts de l’état avec scepticisme. L’objectif premier – rarement énoncé explicitement et souvent intégré à des platitudes rhétoriques sur la cohésion sociale – est clair : lutter contre la radicalisation. « Cela signifie toujours qu’un islam français est un islam modéré opposé au terrorisme« , a déclaré Olivier Roy, érudit en islam et professeur à l’Institut universitaire européen de Florence. « Mais qu’est-ce que cela signifie pour une religion d’être modéré ? »

On estime à 6 millions le nombre de musulmans en France, soit 8% de la population, au cœur d’un calcul contemporain de l’identité nationale dans un pays attaché à la laïcité, ou laïcité étatique, le principe juridique de 1905 qui sépare l’Église et l’État et prescrit la neutralité de l’État sur la religion. 

Plus récemment, ce débat s’est greffé sur la lutte contre l’extrémisme islamiste et les attaques de mars 2018 dans les villes de Carcassone et Trèbes, dans le sud du pays, perpétrées par un homme d’origine marocaine, naturalisé en 2004, ont encore aggravé les inquiétudes de la population. 

Depuis 2013, au moins 1 700 ressortissants français ont rejoint les rangs de l’État islamique en Irak et en Syrie ; ces citoyens ont été à l’origine de plusieurs des attentats auxquels la France a été confrontée en 2015 et 2016. Mais l’inquiétude nationale concernant la compatibilité même de l’Islam avec la République française remonte au moins aux années 1970 et 1980, lorsque des immigrants venus temporairement d’anciennes colonies françaises étaient des travailleurs temporaires (particulièrement d’Afrique du Nord) ont commencé à s’installer définitivement en France. Cette réalité a déclenché une série de tentatives étatiques pour gérer l’intégration musulmane.

Opinion extrême d’une manifestante le 27 Octobre 2019 (© Copyright : DR)

Les leçons tirées des actes récents du terrorisme remettent en question l’idée selon laquelle un islam français intrinsèquement modéré – s’il est même possible d’en créer un à partir du sommet – pourrait servir de rempart contre l’extrémisme. Les universitaires français se sont affrontés au sujet des raisons de la radicalisation, mais des preuves significatives laissent à penser que leurs sous-entendus sont non religieux. Cela ne veut pas dire que l’islam ne joue aucun rôle dans la propagation des idées radicales. Mais les jeunes hommes derrière les massacres à Paris ou à Nice n’étaient pas des musulmans pieux qui fréquentaient régulièrement les mosquées, même s’ils tuaient au nom de la religion. Au lieu de cela, les agresseurs ont tendance à avoir des antécédents de petite délinquance, passant de brefs séjours en prison, où ils sont souvent exposés à des idéologies extrémistes. D’autres se radicalisent en ligne, où les recruteurs de groupes comme l’État islamique se développent. Redouane Lakdim – l’attaquant de Carcassone et de Trèbes – correspond à ce profil : il avait été emprisonné en 2015 et 2016 pour possession d’armes à feu et de drogue, respectivement, et était connu pour être actif sur les sites Web salafistes.

Bien que le Coran ne demande pas aux femmes de porter le foulard, cela n’est pas nécessairement pertinent pour celles qui le portent. Par exemple, de nombreuses filles touchées par la loi de 2004 se sentent rejetées par une vision restrictive de ce que signifie être français. Dans une interview, Linda Merzouk, une adolescente de 18 ans qui retire son foulard tous les jours avant d’entrer dans son lycée, dans l’est de Paris, a déploré l’obligation de laisser une partie intégrante de soi à la maison, et a qualifié l’interdiction d’« atteinte à la liberté de religion » qui « lui ferme les portes » de la société française. Cette perception d’être marginalisée pourrait alimenter le récit de la victimisation que l’État islamique a si bien manipulé pour influencer les jeunes.

Pour l’instant, Macron n’a fait que préparer le terrain. Une rupture avec les financements étrangers dissocierait au moins en partie les institutions musulmanes des intérêts étrangers. Mais si l’objectif est de protéger la France des idées violentes prônées au nom de l’islam, une approche universelle, imposée surtout par le haut, avec peu d’attention portée aux demandes des diverses communautés musulmanes françaises, risque de manquer à sa cible.

Les Français rejette l’Islam

Un sondage récent de l’IFOP a révélé que 61% des Français, soit les deux tiers de la population, pensent que l’islam est tout simplement « incompatible avec les valeurs de la société française ».

Les chiffres de l’enquête de cette année témoignent des inquiétudes grandissantes de la population française quant à l’impact de l’islam sur la société laïque traditionnellement française. L’année dernière, le même sondage avait révélé qu’un peu plus de la moitié des Français, soit 53%, estimaient que l’islam était tout simplement « incompatible » avec les valeurs et la société française, rapporte le Journal du Dimanche.

Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’IFOP, a noté que par rapport au même sondage de 2005, où l’égalité de religion était le principal sujet de préoccupation, les résultats du sondage de cette année indiquaient que la séparation de la religion et de la politique était le principal problème des Français. « La définition de la laïcité semble avoir changé », a déclaré Dabi.

Soixante-quinze pour cent des personnes interrogées ont déclaré que les symboles religieux devraient être interdits pour les utilisateurs des services publics, tandis que 72 pour cent étaient favorables à une interdiction pour les employés de sociétés privées. Les personnes de droite étaient plus susceptibles de soutenir de telles positions.

En ce qui concerne les questions culturelles, 61% ont déclaré qu’ils accepteraient des repas alternatifs au porc pour les repas scolaires. Parmi les partisans du Rassemblement national, toutefois, seulement 44% ont appuyé de telles mesures.

Lorsqu’on a demandé aux répondants de l’enquête quel parti était le plus apte à faire face aux défis de l’islamisation, le Rassemblement national de Marine Le Pen a obtenu les meilleurs résultats : 37% contre 20% pour La République en Marche, de Macron (LREM).

Musulmans de France

L’islamisation est devenue tellement répandue en France qu’on peut maintenant retrouver des musulmans radicaux travaillant dans les écoles publiques et au sein de la police. Récemment, le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a annoncé qu’une douzaine d’enseignants d’écoles publiques seraient dénoncés pour la radicalisation islamique cette année. Peu de temps après, il a été annoncé que 27 officiers de police de la préfecture de Paris auraient été victimes de radicalisation.

Accepter ou ne pas accepter l’islam

Tandis que la majorité des Américains et des Européens de l’Europe occidentale acceptent les points de vue des musulmans, ils sont plus divisés sur l’acceptation de l’islam dans leurs sociétés. Les Européens de plusieurs pays sont à peu près aussi susceptibles de dire « l’islam est fondamentalement incompatible avec la culture et les valeurs de leur pays » que de penser qu’il « n’y a pas de contradiction fondamentale entre l’islam et la culture et les valeurs de leur pays ». C’est le cas, par exemple, en Allemagne, où 44% des Allemands voient une contradiction fondamentale entre l’islam et la culture et les valeurs allemandes, contre 46% qui ne le voient pas. Au Royaume-Uni, l’opinion publique est également divisée sur cette question.

Le Français musulman est avant tout « un musulman » pour les autorités en France

Le gouvernement français a tendance à définir les Français d’origine musulmane principalement comme musulmans, comme en témoigne la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003. Fait intéressant, il est à constater que les niveaux de participation religieuse dans la communauté musulmane française imitent les niveaux de participation trouvées parmi les chrétiens français et les juifs français, et pourtant la population musulmane est le seul groupe défini principalement par leur religion.

L’importante population musulmane française a été soumise à l’adoption de deux lois qui semblent viser leurs pratiques religieuses, les lois de 2004 et 2010. Ces lois pourraient encourager l’animosité envers les musulmans, en particulier ceux qui sont visibles à travers leurs vêtements religieux et attiser davantage les tensions entre les musulmans français et le reste de la société française. Entre 2008 et 2012, il y a eu une augmentation de 139% des actes islamophobes. Parmi ces actes, 77% ont été commis à l’encontre de femmes musulmanes, et huit femmes portant le foulard ont été victimes d’islamophobie. Cela indique une normalisation de la bigoterie étayée par les deux lois sur l’habillement religieux.

Les médias populaires, en France et aux États-Unis, décrivent la population musulmane de France comme un classe sociale isolée du reste de la population, vivant à la périphérie des villes et refusant de s’assimiler. Ce récit se retrouve également dans une partie substantielle de l’historiographie sur le sujet, qui postule souvent que les populations musulmanes françaises sont reléguées dans des quartiers à la périphérie des villes à faible revenu, connus sous le nom de banlieues, qui ne sont pas facilement accessibles en transport en commun.

Pour la France l’islam met en danger la laïcité

Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les gouvernements qui adhèrent à la droite politique ont fait preuve de pragmatisme dans leurs relations avec la deuxième religion du monde. En France, entre temps, le gouvernement s’engage à remodeler l’islam et à le rendre pleinement compatible avec l’éthique d’une république laïque.

En effet, le projet du Président Macron œuvre à réorganiser l’islam en France de manière à affaiblir ou rompre ses liens avec d’autres pays et à réorganiser la religion de manière totalement compatible avec les idéaux républicains français. La ligne du Président est qu’en « domestiquant » la foi, une relation beaucoup plus heureuse peut être créée entre des citoyens français musulmans et non-musulmans. « La France n’a aucune raison d’avoir des problèmes avec l’islam« , a-t-il insisté en juillet, tout en réaffirmant sa détermination à réformer l’administration de l’islam en France.

Toutefois, la question du jour est :

Si la France n’a aucune raison d’avoir des problèmes avec l’islam, Pourquoi est-ce que les musulmans sont toujours cibles de la haine et du racisme ?

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

1 COMMENTAIRE

  1. Juste une idée, histoire de relativiser le problème qui, selon moi n’en est pas un … Essayons de retourner la question : « La France est-elle compatible avec l’Islam ? » …

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