Par Abdallah Bensmaïn

La censure frappe les livres, comme la presse, le cinéma ou des programmes audiovisuels. Récemment, c’est le blocage de livres scolaires et généralistes avec le remaniement gouvernemental et la disparition de son architecture du ministère de la Communication, qui a remis la censure au-devant de l’actualité.

Qui censure quoi ? Le service qui en a la charge au défunt ministère de la Communication est loin d’en avoir l’exclusivité. Si le livre et la presse passent au tamis de ce service, le CCM et la Haca (au nom de la déontologie), les distributeurs de la presse et du livre, les libraires ont leur mot à dire… La douane est le filtre aux frontières. Explications.

La censure est à tous les étages de la culture et des médias. Le phénomène est universel quoique plus contraignant dans certains pays que dans d’autres. Les mailles du filet se font plus serrées au Maroc qu’en France ou aux Etats-Unis. Dire que ces mailles sont plus larges qu’en Egypte, en Arabie Saoudite ou en Algérie est une bien faible consolation car le fait est là : la liberté d’expression, la libre circulation des idées et des produits des industries culturelles, un idéal exprimé partout dans le monde, butent sur le mur invisible de la censure et des interdictions. De simple mesure administrative au Maroc, la décision de censure s’obtient auprès des tribunaux, en France par exemple.

L’entrée des publications au Maroc (presse et livre) est supposée libre de tout contrôle et donc de toute entrave. Néanmoins des filtres sont posés dès l’abord. Ces filtres ou lignes rouges se nomment : le Roi, l’Intégrité territoriale et l’Islam. En parler n’est pas interdit. C’est la manière d’en parler qui peut poser problème et faire que le filtre se ferme comme un clapet. Sa fonction même n’est-elle pas de retenir les éléments indésirables du flux et d’en laisser passer librement les éléments utiles ?

Le ministère de la communication qui abrite en son sein un service relevant, actuellement, de la division des relations publiques, a pour mission l’entretien de ce filtre et sa mise en action, aussi bien pour la presse que pour l’édition, plus précisément les journaux, revues et livres à l’importation. Outre, ce service dont l’origine remonte loin dans le temps, les importateurs de livres, libraires et diffuseurs, participent activement à la censure de livres au Maroc.

Un combat d’arrière-garde

L’autocensure est présente et fait dire aux autorités publiques qu’il n’y a plus de censure au Maroc depuis des années, depuis le démantèlement du « système Basri ». Or, dans les faits, l’autocensure fait l’économie de la censure car libraires et diffuseurs qui intériorisent ainsi les interdits, s’abstiennent d’importer des titres qui leur paraissent « sujet à caution ». Censure et autocensure sont ponctuelles pour la presse, permanente pour le livre… Un exemple d’autocensure : « Le dernier combat du capitaine Ni’mat » de Mohamed Leftah introuvable en librairie a obtenu le Prix de La Mamounia, a été importé directement par un libraire de Tanger, vendu publiquement sans que ce libraire ait subi une quelconque mesure de rétorsion.

Si le dispositif « intellectuel » est au ministère de l’information, parmi les libraires et autres importateurs du livre et de la presse, l’appareil comme tel est la douane qui assure le contrôle de la conformité des produits à l’arrivée et au départ du Maroc. A l’amont, le réseau d’alerte est apparemment composé du réseau diplomatique des ambassades qui, le premier, a accès au livre, par exemple, dès sa parution à l’étranger, comme il est le premier à avoir accès aux comptes rendus de lecture et de films.
Donner une liste de livres non interdits mais introuvables à la vente au Maroc serait trop longue. Et il n’est même pas question des livres où l’attaque contre les institutions du pays, son intégrité territoriale et l’Islam, dès le titre, est frontale…
Aujourd’hui plus qu’hier, la censure est un combat d’arrière-garde. A une époque où il suffit d’un simple clic pour avoir accès à l’essentiel des produits des industries culturelles dans le monde (presse, livre, film, etc), entretenir des filtres coûteux en terme d’image quand le Maroc dépense des dizaines de millions de dollars pour soigner son image de pays de libertés, est une politique par l’absurde.
Les voies de contournemnt de la censure sont multiples. Les publications censurées ne circulent plus sous le manteau mais au format électronique. Sur le net, Maroc Telecom est de plus en plus impuissant à censurer des sites ou you tube, comme c’était le cas il y a quelques années encore. Et même : comment pourrait-il bloquer la réception d’un fichier électronique, au format pdf ou en ebook, envoyé par mail de n’importe quel coin de la planète ?
A la radio et à la télévision, la Haca veille au grain mais se trouve impuissante devant les télés « offshore ». La Haca ne parle pas de censure mais de suspension dont la durée est variable au nom de la déontologie : à la limite de l’apologie du terrorisme, une publicité d’Orange banalisant Kandahar, la Mecque du terrorisme, en avait fait les frais. Mais, dans ce cas précis, qui peut s’élever contre la décision de la Haca ?

Le sexe interdit au cinéma, en vente libre dans les librairies
Paradoxalement, la censure contre la sexualité ne s’exerce pas dans le livre comme au cinéma où le visa de censure du Centre Cinématographique Marocain (CCM transformé délicatement en Centre de Censure Marocain par Tel Quel) qui relève également du ministère de la Communication, est intraitable sur les scènes de sexe : « Le jardin parfumée où s’ébattent les plaisirs » de Cheikh Nefzawi, « Les Fleurs éclatantes dans les baisers et l’accolement » de Ali al Baghdadi, « Les Délices des coeurs » de Ahmad Al-Tîfâchî et René R. Khawam, le Kamasutra sont en vente libre. Ces livres, nous dit-on, relèvent de l’érotologie et non de la pornographie !
Dans la censure des livres, la décision politique fait loi : un exemple est « Les versets sataniques » de Salmane Rushdie qui était en vente libre dans les pays musulmans jusqu’à la fetwa de Khomeiny, émise une année après sa publication… L’autobiographie « Mahomet » de Maxime Rodinson, un succès de librairie depuis sa parution en 1961, a disparu des rayons depuis quelques années car ainsi en a décidé la censure. Le livre de Abdallah Laroui « Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1830-1912) » a attendu plusieurs années et une question au Parlement avant d’être distribué dans le Royaume.
Abdallah Bensmaïn

Source : L’Opinion du 7 novembre 2019

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