Par Dr Mohamed Chtatou

Avant l’ère du colonialisme français, le Grand Maghreb était une entité sociale et politique solide, dotée d’un dialecte arabe commun, de racines ethniques similaires, d’origines arabo-amazighe et, évidemment, d’un fort sentiment d’identité culturelle et d’une même religion : l’Islam sunnite avec coloration soufie.

Maroc-Algérie : similarités et différences

Si on prend en considération les deux puissances qui forment l’ossature de la région : le Maroc et l’Algérie, on se rend compte, du premier coup, que tout les différencie. Le Maroc est une monarchie constitutionnelle et parlementaire qui, malgré les inégalités sociales aberrantes, a, en fait, atteint un niveau de libéralisation sans précédent dans le monde arabe (sauf peut-être en Tunisie). L’Algérie, quant à elle, est un pays épuisé par des décennies de violence, atteint d’une dépendance maladive aux revenus du pétrole et handicapé par une fracture complète de la société selon des lignes néo-tribales. De plus, les relations maroco-algériennes depuis l’ère de l’indépendance sont caractérisées par des échanges tendus et des antagonismes larvés, interrompus, de temps à autre, par des conflits généralisés, tels que la Guerre des Sables de 1963 et la Guerre du Sahara marocain occidental (1975-1991), par Polisario interposé.

On se demande, toutefois, comment deux pays, liés à vie par l’islam, puis regroupés dans le contexte diffus du monde arabe, similaires en raison de leurs racines amazighes et arabes et de leurs dialectes de l’Amazigh et de l’Arabe, se sont-ils développés de manière si différente, au point où ils sont devenus des rivaux amers dans le combat pour l’hégémonie nord-africaine illusoire ? Cela tient, en grande partie, aux différents styles de colonialisme pratiqués dans chaque pays mais ne peut en rien, toutefois, expliquer et justifier toutes les différences et divergences. Ainsi, pour résoudre ce grand puzzle, il convient de se tourner vers les philosophies et approches utilisées par les mouvements de résistance dans les deux pays pendant la lutte pour l’indépendance et après.

Le processus d’élaboration de l’état marocain était axé sur l’unification de toutes les tendances sociales, ethniques et politiques du pays, surtout depuis le discours historique de Tanger de 1947 du sultan Mohammed V , tandis que le processus algérien était caractérisé par la présence de différentes factions, en lice pour le pouvoir, ce qui a engendré conséquemment des conflits fratricides interminables et des polémiques politiques sans fin, un état d’esprit et une philosophie qui ont fait irruption de façon sournoise dans la culture politique algérienne d’hier et d’aujourd’hui.

Le poids de la monarchie au Maroc

Pour discuter du processus d’élaboration de l’état au Maroc, il est important de comprendre un avantage majeur que ce pays possédait sur l’Algérie, en termes de stabilité pendant la période de transition. L’approche du « protectorat » français à la colonisation du Maroc a essentiellement préservé la culture et la société marocaines. Au lieu d’écarter complètement le monarque du pouvoir, ce qui aurait pu, éventuellement, provoquer des révoltes massives, les Français ont maintenu la monarchie en vie tout en contrôlant politiquement, de main de fer, le pays. Cela signifie que pendant les périodes de l’indépendance et de l’après-indépendance, il n’y avait aucune question quant à savoir qui allait prendre les rênes du nouvel état libre : le pouvoir devait tout simplement retourner à l’autorité légitime du monarque chérifien. De plus, le système du protectorat a également préservé l’identité culturelle et civilisationnelle marocaines, dans une certaine mesure. Alors que le Maroc devrait réfléchir à ses relations futures avec l’Europe et au rôle que jouerait la France au Maroc, il existait toujours un consensus sous-jacent sur la signification d’« être marocain ». Cependant, l’Algérie, par contre, a connu une période de colonialisme brutal et d’asservissement culturel qui a laissé le peuple incertain de son identité et aussi de son devenir.

Rabat, capitale politique du Maroc

Mais, supposer que le monarque marocain a toujours eu une telle emprise sur la population marocaine est manifestement incorrecte. En fait, plusieurs récits de la perception publique du sultan marocain à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle étaient extrêmement négatifs. Les habitants des villes, après avoir entendu parler de l’arrivée du roi, ont souvent « fui vers d’autres régions ; et le sultan traversait souvent un pays désert, sauf que le gouverneur et le représentant de la tribu devaient être là pour verser la petite richesse de la campagne dans les coffres royaux » (Harris, 207 : 12). Un autre point intéressant contre l’unité du peuple marocain sous la bannière de la monarchie est l’existence de la République du Rif, de 1921 à 1926. L’existence de cette république éphémère de Ben AbdelKrim, localisée dans le Rif récalcitrant de longue date, prouve clairement que le soutien au sultan n’a été, en réalité, généralisé qu’après la reddition de l’émir du Rif aux forces armées françaises en 1926.

Ce n’est qu’en 1947, lorsque le sultan Mohammed V a prononcé le discours de Tanger, qu’il a renforcé la position de la monarchie en tant que symbole important de l’unité marocaine et en tant que système de gouvernance détenteur de légitimé religieuse de grande facture : imarat al-mu’minine (Commanderie des Croyants). Utilisant un discours vraiment fort et électrifiant, Mohammed V a réuni son peuple autour de la monarchie avec des mots de grande portée symbolique, tels que : « Nous nous sommes éloignés de nos droits sacrés à cause de notre ignorance et l’unité de notre pays s’est déchirée à cause des erreurs que nous avons commises à cet égard », tout en faisant allusion aux traditions islamiques qui caractérisent le Maroc depuis la nuit des temps (Azarkan, 1947).

En affirmant l’importance du régime monarchique par le biais de l’existence d’une racine et une appartenance islamique commune à tous les Marocains, il a non seulement unifié les peuples arabe et amazigh sous la bannière d’une seule religion, mais a également rappelé la source de sa propre légitimité : la lignée Alaouite issue du Prophète Mohammed. Le discours de Tanger a rassemblé les Marocains sous la bannière de l’islam. Il a, en effet, uni les différentes causes nationalistes par le biais de motivations spirituelles et non pas par la nationalité arabe diffuse, ni l’identité marocaine spécifique, mais par l’islam en tant que véritable lien sous-jacent commun à tous les Marocains. Les Français ont riposté en exilant rapidement le sultan Mohammed V, ce qui n’a fait que renforcer davantage l’attachement et la loyauté du peuple marocain au monarque déchu. Le discours de Tanger marqua le début de ce qui deviendra, par la suite, un mouvement d’indépendance couronné de succès avec le soutien écrasant de toutes les franges de la société marocaine et devrait être considéré, par conséquence, comme l’acte fondateur de l’état marocain moderne. Le discours de Tanger est aussi, indiscutablement l’origine du concept fédérateur de tous les marocains qu’ils soient amazighs, arabes ou autres : tamaghrabit, pour aujourd’hui et, sans doute, pour les années à venir.

Notion de légitimité en Algérie

Au lendemain de l’ère coloniale, l’Algérie n’avait pas le même héritage politique que le Maroc possédait pour construire une nation dotée d’une forme légitime de souveraineté. En outre, les différents mouvements d’indépendance algériens ne s’étaient pas consolidés sous un concept autre que l’opposition à l’ensemble des Français et au colonialisme. Cela signifiait que là où le roi marocain avait réussi à rallier les islamistes et les nationalistes, en se positionnant comme un dirigeant islamique représentant l’ensemble du Maroc, l’Algérie, par contre, est rapidement tombée dans une période de querelles politiques presque comparables à celles de l’ère du colonialisme. Les leaders de la révolution se chamaillèrent pour tenter de conserver le pouvoir et Ben Bella s’établit non pas comme un leader avec l’intention de faire de l’Algérie une nation démocratique, mais plutôt comme un dictateur socialiste qui, face aux menaces politiques grandissantes, essayait avec ferveur de garder son emprise sur le pays. L’idée d’une violence politique légitimée qui avait aidé l’Algérie à se battre contre la France durant la guerre d’indépendance avait rapidement été adaptée au paysage politique et était utilisée davantage dans la pratique politique absolutiste que dans la conception d’un pluralisme démocratique. Les chefs militaires du FLN pensaient qu’en tant que guardiens de la révolution, c’était leur droit indéniable et exclusif de prendre contrôle de l’avenir de l’Algérie ainsi que ses richesses, coûte que coûte (Reudy, 2005) quitte à faire usage de la violence révolutionnaire, le cas échéant.

Alger la Blanche, capitale de l’Algérie

Comme si ces terribles ajouts au statu quo politique algérien n’avaient pas été suffisamment débilitants, les politiques socialistes des années 1960 et 1970 ont également été fatales. Afin de pacifier la population, le gouvernement a commencé à subventionner presque tout. Si cela a effectivement tenu les masses à distance (paix sociale précaire), cela a également eu deux impacts profonds sur l’économie algérienne. Premièrement, les agriculteurs ont cessé de travailler dans les champs, car le gouvernement socialiste a distribué des chèques de paie non-conformes aux niveaux de production, et l’Algérie, pour la première fois, a dû commencer à importer de la nourriture pour sa propre population (Takeyh, 2O03). Deuxièmement, et plus sociologiquement important, cela a rendu les gens peu habitués à l’idée de travailler et a paralysé tout effort futur visant à fructifier convenablement les profits tirés du pétrole.

Pendant la présidence de Chadli Bendjedid 1979-1992, alors que les prix du pétrole chutaient dangereusement, celui-ci s’employa à libéraliser l’économie algérienne, sans succès apparent. Ainsi, le gouvernement fut incapable de subvenir aux besoins de la population comme dans le passé, une réalité qui n’a fait que contribuer à la détérioration constante de la situation politique et sociale en Algérie (Swearingen, 1990). Pour beaucoup d’analystes politiques, les subsides généreux de l’état providence ont créé une classe d’assistés économiques dans le pays.

Un autre clou dans le cercueil métaphorique de la situation de l’Algérie après l’indépendance réside dans son dévouement total au non-alignement et au socialisme improductif. L’Algérie s’est ouverte, d’une certaine manière, sur l’URSS, tout en considérant toute interaction avec le monde extérieur – ou plutôt avec l’Occident, où la plupart des possibilités économiques auraient été offertes – comme un colonialisme revitalisé, ou, en d’autres termes, un néo-colonialisme profiteur et asservissant. Sans investissement étranger, l’Algérie s’est essentiellement coupée de tous les bienfaits qu’elle avait eu pendant la période du colonialisme français et s’est économiquement pétrifiée, poussant encore plus loin le peuple à être déchu de ses droits économiques.

Relations Maroc-Algérie : Sahara, pierre d’achoppement

Lorsque on compare l’état du Maroc à celui de l’Algérie, on constate à quel point l’autorité de la monarchie a été le moteur pour le développement d’une société civile super active et la libéralisation générale des affaires politiques au Maroc. Sans une autorité forte, il est fort concevable que le Maroc serait là où se trouve l’Algérie aujourd’hui.

Mais bien que l’Algérie et le Maroc se soient opposés diamétralement dans leurs trajectoires depuis l’indépendance, les peuples des deux pays ont toujours été liés par un fort sentiment de solidarité et de fraternité, lkhawa. Conscient de la force de ce sentiment, le Président algérien Houari Boumedienne (1965-1978), après avoir apporté son soutien au Front Polisario qui, se bat pour l’indépendance et l’autodétermination du Sahara Occidental, a appelé à la création du « Maghreb des Peuples » qui, dès le départ, ressemblait à une initiative politique creuse et démagogique visant à compenser l’animosité créée par son soutien indéfectible en positions politiques et manne financière pour le Front Polisario, pierre angulaire de sa haine profonde pour Hassan II et son aura politique internationale.

Cependant, malgré ces obstacles politiques, le peuple algérien a continué à se rendre en villégiature au Maroc par milliers pour acheter des biens de consommation occidentaux et bénéficier de tout le confort qui n’était pas disponible dans leur pays socialiste riche en hydrocarbures mais pauvre en services, pour cause de la répréhension non-déclarée de leur gouvernement de tout ce qui est de nature capitaliste. Cependant, à la suite d’un attentat terroriste commis dans un hôtel à Marrakech en 1994, planifié et mis en œuvre par des terroristes franco-algériens, le Maroc a temporairement imposé des restrictions de visas aux citoyens algériens. Le gouvernement algérien se sentant injurié dans son honneur, nif, en représailles, a fermé, depuis, les frontières terrestres avec le Maroc pour endiguer le tourisme de masse algérien et empêcher le trésor marocain de gagner jusqu’à 3 milliards de dollars de recettes touristiques par an, selon des sources officielles algériennes.

Frontière terrestre maroco-algérienne

Le Hirak algérien

Depuis le 16 février 2019, le peuple algérien descend, chaque vendredi, dans les rues pour obliger les militaires à renoncer au pouvoir et à regagner leurs casernes, pour de bon. Ce soulèvement pacifique connu sous le nom de Smile Revolution ou Hirak est une autre manifestation du Printemps arabe de 2011, dans laquelle le peuple veut une véritable démocratie et une autodétermination politique, après des décennies de dictature militaire. Ce soulèvement pacifique a pris de l’ampleur au fil des mois et a poussé l’armée à faire plusieurs concessions mais sans renoncer au pouvoir. Néanmoins, cette révolution populaire finira par atteindre ses objectifs, à long terme, car le gouvernement est au bord de la faillite économique et politique : le fonds souverain est presque épuisé et le gouvernement a dû recourir à la planche à billets pour payer les fonctionnaires. Parallèlement, les subsides ont été supprimés et si le peuple ne peut pas avoir de pain gratuit, il voudrait, alors, de toute sa force, une démocratie prometteuse.

À long terme, cet Hirak changera le visage de l’Algérie pour toujours et aura, sans doute, des implications positives pour le Maroc. Il permettra, aussi, l’édification du Grand Maghreb et en fera de l’Afrique du Nord, une grande puissance politique et économique en Afrique et un interlocuteur de taille pour l’Europe. Par conséquence, l’Algérie obtiendra la démocratie et l’état de droit, tant voulu, et ouvrira ses portes aux investisseurs et aux capitales régionales et mondiales. Le changement politique en Algérie sera indéniablement bénéfique pour Maroc sur le plan économique en permettant aux entreprises marocaines de se positionner dans un marché lucratif de 40 millions de consommateurs avides et sur le plan politique en en donnant un coup de fouet à la consolidation de la démocratie qui amènera, au Maroc, par ricochet, une véritable monarchie constitutionnelle à la place de l’actuelle monarchie exécutive.

La vraie démocratie en Algérie bénéficiera, sans aucun doute, également, à la démocratie boiteuse et fragile en Tunisie et poussera les tribus politiques libyennes à se réunir et à rétablir un état civil fondé sur le partage du pouvoir et la responsabilité politique. Le Hirak algérien pourra, également, unir les peuples du Grand Maghreb, pour de bon, dans un ensemble régional conséquent.

Un Grand Maghreb unifié pourrai, éventuellement, devenir une force de stabilité en Afrique et en Méditerranée, en mettant fin à l’immigration clandestine source de problèmes pour l’Europe et l’Occident et en luttant, à l’unisson, contre l’extrémisme religieux violent qui prospère dans les grandes étendues du Sahara et dont s’inspire des organisations terroristes tel que Boko Haram en Afrique noire.

Un Maghreb démocratique pourra également endiguer chez lui des maux séculaires tels que la corruption, le népotisme, les détournements de fonds, les abus de pouvoir, les inégalités de genre et la radicalisation religieuse.

Espérons que le soulèvement algérien activera la démocratie et le développement économique de la région, mais aussi l’équité et l’égalité, en reconnaissant pleinement tous les groupes ethniques de la région, qu’ils soient arabe, amazigh, juif, africain, chrétien ou autres. L’Algérie et le Maroc, longtemps opposés par leur idéologie, deviendront, alors, des partenaires responsables dans une démocratie qui tirera le Grand Maghreb du bourbier actuel vers une ère de bien-être et de convivialité. Est-ce que cela est possible et réalisable ? Seul le temps le montrera…

Grand Maghreb, rêve ou réalité ?

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

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