Par Dr Mohamed Chtatou

Le Brexit bientôt reporté… jusqu’à la fin des temps (Courrier International)

La phrase célèbre qui initie le soliloque du Prince Hamlet dans la pièce de théâtre universelle de Shakespeare « Hamlet », « Être ou ne pas être, telle est la question » est probablement la déclaration la plus citée dans tout le drame classique. La question de Hamlet concerne le suicide : il cherche à savoir « être« , « avoir à subir dans l’esprit les élingues et les flèches d’une fortune scandaleuse » ou, au contraire, « ne pas être », c’est-à-dire « mourir, dormir … et par un sommeil, dire que nous mettons un terme au mal du cœur et aux mille chocs naturels dont la chair est l’héritier ».

La célèbre question que le prince Hamlet s’est posé avec insistance dans le temps est, sans doute, la question que se pose tout le peuple britannique aujourd’hui sans arriver à une réponse satisfaisante : Brexiter ou pas Brexiter ? Cet état de chose est, en réalité, devenu à la longue (presque 3 ans) un film Hitchcockien (en reférence, bien sûr, au grand cinéaste et « maître du suspense » anglais Alfred Hitchcock (1899-1980)).  Au moment où on croit que le Brexit va aboutir, un fait politique fait basculer toute l’affaire dans le suspense, de nouveau, et le feuilleton politico-dramatique continue sans relâche.

Le dilemme sans fin

Depuis le référendum britannique de 2016, le Brexit semble être le seul sujet de discussion des politiciens de la Grande Bretagne du matin au soir. Boris Johnson a promis le 25 juillet 2019 que le Brexit ferait de la Grande-Bretagne le meilleur endroit sur terre, dans un premier discours en tant que Premier ministre devant le Parlement, faisant écho à la rhétorique patriotique du président américain Donald Trump. Johnson, qui a été salué par le président américain comme le Trump britannique, a promis de conclure un nouvel accord de divorce avec l’Union européenne par le Brexit et de dynamiser, ainsi, la cinquième économie mondiale. En entrant dans le Downing Street, en été dernier, Johnson a préparé le Royaume-Uni à une confrontation avec l’UE en promettant de négocier un nouvel accord de divorce et en menaçant que si l’UE refusait, il partirait sans accord le 31 octobre 2019. Entretemps l’UE a accepté cette date mais des parlementaires ont rejeté l’accord poussant le Premier ministre à demander un nouveau délai et à proposer des élections législatives anticipées pour le 12 décembre 2019.

Toutefois, une élection avant le Brexit verrait les tribus belligérantes britanniques se battre afin d’obtenir des mandats pour des principes non seulement incompatibles mais aussi en conflit direct, ce qui risquerait d’aggraver les ressentiments régionaux, politiques et sectaires, étirant ainsi l’unité politique britannique jusqu’à un point de rupture. En Écosse, les séparatistes exigeront un mandat de la majorité de ceux qui s’opposent au Brexit. En Irlande du Nord, les syndicalistes protestants et les nationalistes catholiques exhorteront leurs partisans à se rallier à leurs causes existentielles, l’union avec la Grande-Bretagne et la réunification irlandaise, respectivement, qui avaient été réglées par un traité de paix vieux de plusieurs décennies. Et en Angleterre et au pays de Galles, où la majorité a soutenu le Brexit lors du référendum de 2016, il sera demandé aux électeurs de mettre de côté leurs anciennes allégeances politiques pour se rallier à de nouveaux objectifs. Ce qui va émerger est inconnaissable, mais risque de modifier fondamentalement les relations de la Grande-Bretagne avec le reste du monde, mais aussi avec elle-même.

La crise du Brexit est profonde parce que le présent dilemme est une question simple : en tant qu’état souverain, le Royaume-Uni peut-il laisser à l’UE gérer sa propre politique commerciale, ou l’Irlande du Nord, seule partie du pays qui partage une frontière terrestre avec l’UE, reste dans une certaine mesure liée au droit européen afin d’éviter de manière permanente les contrôles aux frontières avec la République d’Irlande, qui restera un État membre de l’UE ?

Vue de Westminster, le siège du Parlement britannique à Londres

Londres affirme, comme principe fondamental, que le Royaume-Uni doit avoir le droit de quitter l’Union européenne en tant que pays uni. Johnson a menacé de remédier à cette situation en faisant sortir le Royaume-Uni de l’UE sans un accord. L’UE a toutefois rétorqué que, comme principe fondamental également, une frontière devait être érigée entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande si des lois différentes s’appliquaient dans les deux cas. Ne pas le faire, dit-il, constituerait une menace pour sa souveraineté. Cependant, les deux parties ne veulent pas non plus que la frontière s’établisse, car cela menacerait le règlement de paix délicat en Irlande du Nord. 

Les enjeux pourraient à peine être plus grands : paix en Irlande, chaînes d’approvisionnement sur tout le continent, coopération en matière de sécurité et de police, stabilité financière, croissance économique, voyages transfrontaliers, droits des citoyens. Si les relations entre la Grande-Bretagne et l’UE devaient être empoisonnées, presque tous les pays européens seraient touchés, de la France à l’Allemagne, qui risquent de perdre un partenaire majeur de la politique étrangère. Le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique risquent des chocs économiques ; les pays d’Europe de l’Est ont des problèmes diplomatiques sur les droits de leurs citoyens en Grande-Bretagne. En dehors du continent, les États-Unis, le Japon, la Chine et l’Inde, qui ont tous d’importants investissements au Royaume-Uni, se heurteront à de graves complications pour leurs activités.

Les risques probables

Cependant, aucun pays n’a plus à perdre que la Grande-Bretagne et l’Irlande. Pour l’Irlande, les risques sont considérables : récession immédiate, réimposition des contrôles aux frontières avec l’Irlande du Nord et rupture complète des relations avec le Royaume-Uni, pour commencer. Pour la Grande-Bretagne, les menaces sont encore plus grandes: imposition immédiate de droits de douane et restrictions au commerce avec l’Europe – son plus grand partenaire commercial, allié diplomatique et partenaire en matière de sécurité -, ainsi que la perspective d’instabilité en Irlande du Nord, la hausse des prix des denrées alimentaires, les pénuries de médicaments, retards massifs dans les ports et les aéroports, perturbation des voyages des vacanciers, perte immédiate des droits des citoyens britanniques en Europe et perspective d’un mouvement de sécession revigoré en Écosse.

Boris Johnson, Premier Ministre britannique a promis que le Brexit fera de son pays le meilleur sur terre

Le commerce avec l’Union européenne, qui est le principal partenaire commercial de la Grande-Bretagne, sera fortement réduit. Les accords commerciaux existants seront résiliés ou renégociés de manière significative. Il n’est pas nécessaire d’être un libre-échangiste fondamentaliste (comme beaucoup d’économistes traditionnels) pour comprendre que cela en soi provoquera une récession. Cela affectera également le commerce de la Grande-Bretagne avec les États-Unis, dont les accords commerciaux sont conclus avec l’ensemble de l’UE, pas seulement avec la Grande-Bretagne. C’est le risque le plus discuté du Brexit, mais il y en a d’autres qui présentent un danger considérable.

Une livre sterling en baisse pourrait avoir de nombreuses conséquences. La Grande-Bretagne sera-t-elle en mesure d’acquérir le financement nécessaire pour compenser son important déficit international actuel ? La livre en baisse ajoute une incertitude dangereuse à de telles décisions d’investissement étranger – à quel niveau, pour le dire simplement, la livre se stabilisera-t-elle ? Si le financement n’est pas disponible et qu’il sera certainement atténué, les taux d’intérêt devront augmenter, en dépit des efforts de la Banque d’Angleterre pour dégager des fonds. L’incertitude entourant la livre pourrait également entraîner une fuite de capitaux susceptible de mettre en péril un marché du logement déjà surévalué.

La chute des marchés boursiers, due à une récession pourrait nuire aux dépenses de consommation et d’investissement.  Si une récession s’ensuivit, les recettes fiscales diminueraient et le déficit budgétaire du gouvernement augmenterait. 

Une récession autour du monde affectera encore plus la Grande-Bretagne, car les pays achèteront moins de biens et de services. Une des causes de cette récession mondiale pourrait être la contagion des effondrements des marchés boursiers, ce qui saperait les dépenses de consommation et d’investissement. 

L’excellent excédent britannique en services financiers sera probablement considérablement réduit, car les règles régissant les flux de capitaux avec le reste de l’Europe seront modifiées ou réécrites au détriment du Royaume-Uni. La communauté financière est une source majeure de la force économique de la Grande-Bretagne.

Et peut-être le plus dangereux, la sortie de la Grande-Bretagne pourrait amener les autres pays de l’UE à envisager une sortie ou encore mener à la montée en puissance électorale des partis populistes, anti-européens et anti-ouvriers.

City of London : un des grands centres financiers du monde

Brexit: que va-t-il se passer maintenant?

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a été contrecarré par un groupe de politiciens multi-parties qui ont voté pour reporter le « vote significatif » sur son nouvel accord de divorce et l’obliger à demander à Bruxelles une prolongation du délai actuel du Brexit du 31 octobre 2019. A contrecœur, Johnson a demandé une prolongation de la date limite jusqu’au 31 janvier 2019 et Bruxelles acceptera, sans doute, ouvrant ainsi la porte à une élection générale anticipée au Royaume-Uni le 12 décembre 2019 proposée par Boris Johnson une chose qui pourrait elle-même, si tout va bien, conduire à une renégociation ou à un deuxième référendum.

Les députés ont déjà rejeté à deux reprises une élection et devraient désormais voter à nouveau. En vertu de la loi sur les parlements à durée déterminée, deux tiers du total de 434 députés, doivent soutenir des élections anticipées pour que celles-ci se déroulent. Si les députés votent pour une élection, Johnson a déclaré qu’ils auraient plus de temps pour examiner le projet de loi sur le Brexit. 

Est-ce que le Brexit aurait-il lieu un jour ?

Mot de fin

Le Brexit a envahi toutes les sphères de la vie des britanniques à telle point que nombre d’entre eux en sont devenus psychologiquement malades. En effet, pour éviter de remuer le couteau davantage dans la plaie, Sky News parie que certains téléspectateurs s’ennuient tellement du drame du divorce qu’il existe un marché pour une chaîne dédiée à l’information qui n’a rien à voir avec la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et a ainsi décidé de mettre en place « Sky News Brexit-Free » qui s’adressera aux personnes rendu malade par ce phénomène. Cette décision est en réalité une manifestation de l’humour noir British, apprécié partout dans le monde à sa juste valeur.

Brixetera ou brixetera pas, c’est certainement la question du jour. Toutefois, la Grande Bretagne restera un grand pays de grande culture qui a donné au monde Shakespeare, Hitchcock, Churchill et les Beatles, mais aussi un pays de grande procrastination et grandes douleurs.

Article19.ma

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