Dr Mohamed Chtatou

Le Maroc et le Royaume Uni sont deux pays qui, malgré leur éloignement sur le plan géographique, la différence de leurs langues nationales, leurs religions, leurs cultures et leurs civilisations, ont beaucoup de points en commun. Ces points peuvent être résumés comme suit :

ils ont un long passé impérial ;

-ils ont une culture et une civilisation des plus vieilles au monde ;

-ils ont des systèmes politiques stables et durables ;

-ils sont tous les deux des monarchies constitutionnelles au sein desquelles le chef d’état, en plus de son pouvoir temporel, est chef de l’église anglicane, dans le cas de l’Angleterre, et Amir al-Mou’minin, Commandeur des Croyants, dans le cas du Maroc ; et

-Ils sont tous les deux mus par le respect du droit et de la légitimité internationale. 

Depuis la visite de Sa Majesté La Reine Elizabeth II au Maroc en 1982 et celle du feu Sa Majesté Le Roi Hassan II en Angleterre en 1987, les relations diplomatiques, économiques et culturelles n’ont cessé de se consolider et de s’affermir entre les deux pays dans un esprit de respect mutuel et de convivialité exemplaire. Son Altesse Royale le Prince Charles a visité le Maroc à plusieurs reprises; sa dernière visite remonte aux funérailles du défunt Roi Hassan II, en 1999.

Aujourd’hui, les relations diplomatiques, culturelles et économiques connaissent un essor sans précédent. Et le Maroc n’est plus cette terre éloignée et inconnue pour l’Anglais moyen, c’est le voisin d’à côté. En bref, c’est le début d’une nouvelle ère d’amitié et de partenariat entre une puissance du nord et un pays millénaire et émergent du sud et un exemple de coopération nord-sud.

Dès le début du XXIe sicèle, les relations entre la Grande Bretagne et le Maroc ont été marquées par une nouvelle force et un nouvel élan. Les échanges commerciaux ont triplé au cours de la dernière décennie. Les investissements sont en hausse. De plus en plus de britanniques se rendent au Maroc chaque année. L’étendue et la profondeur des contacts bilatéraux se développent plus rapidement. Durant sa visite au Maroc en décembre 1999, M. Peter Hain, Ministre Délégué aux Affaires Etrangères, a annoncé “un nouveau Partenariat entre le Royaume-Uni et le Maroc pour le nouveau Millénaire”. Ce partenariat se concrétise aujourd’hui sur le terrain, et il ne peut être que bénéfique pour les deux pays qui sont liés par des rapports d’amitié et de respect mutuel de plus de huit siècles, mais aussi bénéfique pour un rapprochement entre l’Europe, d’une part, et le Monde arabo-islamique, de l’autre, pour le bien et la stabilité de toute l’humanité dans des temps troubles.

Le sultan Almohade Mohammed Al-Nasir et Le roi John 

En 1200, l’Empire almohade (1121-1269), l’un des plus puissants du temps, s’étendais sur un axe est-ouest, de Tripoli jusqu’à l’Atlantique et, sur un axe nord-sud, de la péninsule ibérique au fleuve Sénégal. Une année auparavant, le pouvoir revenait au sultan Mohammed al-Nasir dit « le Victorieux », dont la renommée fut le tour du monde de son temps.

Alors que Mohammed al-Nasir volait de victoire en victoire, son contemporain le roi John d’Angleterre avait son destin dans la balance. En effet, en 1209 celui-ci fut excommunié, puis en 1213 il fut menacé par une révolte interne, et une invasion externe de la part du roi Philipe de France. Confronté par tous ces périls, il chercha aide et réconfort auprès du sultan almohade, communément connu en Europe en tant que Miramumelinus, c’est à dire Amir al-Mu’minin, « le Commandeur des Croyants », auquel il dépêcha trois envoyés secrets : les chevaliers Thomas Hardington, Ralph Fitz-Nicholas et Robert of London.

D’âpres le chroniqueur de cette mission : le prêtre Matthew Paris de St Albans Abbey, qui fut secondé dans son travail par un autre prêtre nommé Roger of Wendover, le roi John offrait à al-Nasir, en contrepartie de son aide et soutien, de se convertir à l’Islam et de se soumettre ainsi que son pays à l’immense et puissant empire de celui-ci :

« Sent secret messengers, namely the knights Thomas Hardington and Ralph Fitz-Nicholas, and Robert of London, a clerk, [i.e. in holy orders] to the Emir Murmelius, the great King of Africa (i.e.Tunisia and Libya) Morocco and Spain, who was commonly ca-Lled Miramumelinus, to tell him that he would voluntarily give up to him himself and his kingdom, and if he pleased he would hold it a tributary from him ; and that he would also abondon the Christian faith, which he considered false, and would faithfully adhere to the law of Mahomet. »

Al-Nasir accueilli les messagers du roi John, et après avoir entendu les raisons qui les emmenèrent au Maroc, leur posa d’innombrables questions sur leur pays et leur souverain. Après un long moment de réflexion, il les informa qu’il n’a aucune estime pour leur roi et qu’il n’est nullement intéressé par une alliance avec lui :

« That King is of no consideration, but is a petty King, senseless and growing old, and I care nothing about him. He is unworthy of any alliance with me. » 

Donc, les contacts politiques entre le Maroc et la Grande-Bretagne existent depuis très longtemps et les relations diplomatiques entre les deux pays remontent au moins à 1213, lorsque le roi John d’Angleterre envoya des émissaires pour solliciter le soutien de Mohammed al-Nasir, quatrième souverain marocain appartenant à la dynastie des Almohades. Il semble que Mohammed al-Nasir ne fut point impressionné par ce qu’il avait entendu au sujet du roi anglais et qu’il informa les émissaires que ce roi n’était pas digne d’une alliance avec lui.

Après ce premier contact, qui ne fut nullement concluant, pour la partie anglaise, trois siècles et demi s’écoulèrent sans qu’aucun autre contact n’eût lieu.

Commerce

Quelques décennies avant la prise de Grenade en 1492 par les catholiques et l’expulsion des Arabes de l’Espagne, le Portugal avait déjà commencé à menacer les côtes marocaines. Une à une des villes passèrent sous son contrôle : ce fut d’abord Ceuta (1415), puis Ksar Kebir (1452), Azila (1471), et Tanger (1471). En 1506, ce fut au tour de Safi, Mazagan (El Jadida) et Mogador (Essaouira) et en 1513 Azemmour tomba dans son escarcelle. Quant aux Espagnols, une fois la Reconquista achevée, ils commencèrent à regarder du côté du Maroc, avec l’idée de lui rendre la monnaie des plus belles. Ainsi, ils occupèrent Melilla en 1497 et en 1508, l’ile rocheuse Penon de Velez de la Gomera ou ils sont toujours.

Il est évident qu’une multitude de raisons étaient derrière ces conquêtes, mais, quoi qu’il en soit, les facteurs déterminants étaient sans aucun doute la religion et le commerce. D’ailleurs des rumeurs se propagèrent en Europe, dans le temps, comme quoi le Maroc regorgeait de richesses tel l’or, le sucre, les dattes, les amandes, etc.

Attirés par ces opportunités commerciales, les anglais entamèrent un premier voyage vers Le Maroc en 1551, au moment où le pouvoir politique passait des mains des Béni Wattas (1472-1552) à celles des Saadiens (1549-1659), à bord du Lion de Londres sous le commandement de Thomas Windam. Un deuxième voyage de trois bateaux, sous le commandement de la même personne s’effectua en 1552. Cette expédition fut sponsorisée par les commerçants de la City of London. Les bateaux en question partirent de Bristol chargés de tissus, d’ambre ainsi que d’autres marchandises et déchargèrent leur cargaison à Safi pour charger à sa place du sucre, des dattes et des amandes. Ainsi, fut inauguré entre les deux pays un commerce très profitable : du côté marocain les sultans s’approvisionnaient en armes et munitions, en contrepartie les Anglais se procuraient le sucre marocain, très apprécié par le consommateur européen.

Dans le temps, les Saadiens avaient encouragé la culture de la canne à sucre dans la région du sud dans des plantations dirigées par des Juifs. Eu égard à l’importante consommation de cette denrée en Europe, les Saadiens en tirèrent un très grand profit. A titre d’exemple, en 1589 les services d’approvisionnement du palais de Sa Majesté la Reine d’Angleterre placèrent une commande de sucre marocain de l’ordre de 60 caisses et d’une contenance de 300 livres chacune.

La reine Elizabeth I d’Angleterre, qui partageait les mêmes craintes que le Maroc à l’égard de la puissance espagnole, envoya plusieurs lettres à Abd al-Malik et à Ahmed al-Mansour du Maroc. Le commerce se développa rapidement et les commerçants anglais bénéficiaient d’un statut spécial par rapport aux autres partenaires commerciaux. Le premier agent commercial anglais, Henry Roberts, fut envoyé à la cour marocaine à Marrakech en 1585. Il regagna Londres en 1589 avec Merzouk Rais, émissaire marocain auprès de la reine Élisabeth I; une cinquantaine de commerçants l’accueillirent et l’accompagnèrent à la City.

Reine Élisabeth I (17 novembre 1558 – 24 mars 1603)

Portrait de la reine Élisabeth par Segar, 1585.

Les échanges commerciaux devinrent, très vite, lucratifs à tel point que beaucoup de commerçants anglais s’y mirent, par conséquence, la concurrence devint très serrée. Ainsi, en 1567 les commerçants signèrent une pétition demandant à la reine Élisabeth I d’autoriser la fondation, par décret, d’un comptoir de commerce avec le Maroc, mais rien de tel ne se concrétisa.

Alliance politique

L’alliance anglo-marocaine a été établie à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle entre les royaumes d’Angleterre et du Maroc. Des accords commerciaux ont été conclus par la reine Élisabeth I d’Angleterre et le sultan marocain Ahmed al-Mansour sur la base d’une hostilité mutuelle à l’égard du roi d’Espagne Philippe II. Le commerce des armes a dominé les échanges entre les deux pays et les nombreuses tentatives de collaboration militaire directe ont également été faites.

L’alliance entre les deux pays s’est développée au cours du XVIe siècle, en grande partie grâce au travail de la famille Amphlett. Le commerce européen avec le Maroc avait été dominé par l’Espagne, le Portugal et Gênes, mais en 1541, le Portugal subit la perte de Safi et d’Agadir, libérant ainsi leur emprise sur la région.

Après la navigation du Lion de Thomas Wyndham entre 1551 et 1585, date de la création de la société Barbary Company, le commerce se développa entre l’Angleterre et la Barbary Coast et en particulier le Maroc. Le sucre, les plumes d’autruche et le sel de pierre du Maroc étaient généralement échangés contre des étoffes et des armes anglaises, malgré les protestations de l’Espagne et du Portugal.

Élisabeth Ire a eu de nombreux échanges avec le Sultan Abd al-Malik afin de faciliter les échanges et d’obtenir des avantages pour les commerçants anglais. Le Sultan parlait l’espagnol et l’italien ainsi que l’arabe. En 1577, il écrivit à la reine en espagnol et signa Abdel Meleck en latin. La même année, la reine envoya Edmund Hogan comme ambassadeur auprès de la cour marocaine.

Élisabeth I était initialement réticente à développer un commerce d’armes avec le Maroc, de peur des critiques d’autres pays chrétiens, comme cela a été communiqué par Hogan au sultan en 1577. Les contacts se sont toutefois développés en alliance politique à la suite des nouveaux échanges diplomatiques entre Élisabeth I et le sultan Ahmed al-Mansour, après la défaite du Portugal à la bataille des Trois Rois en 1578. Les relations diplomatiques ont continué à s’intensifier entre Élisabeth I et la côte de Barbarie. L’Angleterre a noué avec le Maroc des relations commerciales préjudiciables à l’Espagne, la vente d’armures, de munitions, de bois et de métaux en échange de sucre marocain, malgré une interdiction papale, le nonce apostolique en Espagne a déclaré à ce sujet :

« qu’il n’y a pas de mal qui ne soit inventé par cette femme (Elizabeth I), qui, il est parfaitement clair, a aidé Mulocco (Abd-el-Malek) avec des armes et surtout de l’artillerie.« 

En 1600, Abd al-Ouahed Ben Messaoud, secrétaire principal du sultan marocain Ahmed al-Mansour, se rendit en tant qu’ambassadeur à la cour de la Reine Élisabeth I. Abd al-Ouahed Ben Messaoud passa six mois devant la cour d’Élisabeth I pour négocier une alliance contre Espagne. Le sultan marocain voulait l’aide d’une flotte anglaise pour envahir l’Espagne. Elizabeth I refusa, mais accueillit l’ambassade comme un signe d’assurance et accepta plutôt de conclure des accords commerciaux. La Reine   I Elizabeth I et le sultan Ahmed al-Mansour ont continué à discuter de divers projets d’opérations militaires combinées.  Élisabeth I a demandé un paiement de 100 000 livres à l’avance au sultan Ahmed al-Mansour pour la fourniture d’une flotte et le sultan marocain a demandé un grand bateau.  Élisabeth Ire a accepté de vendre des fournitures de munitions pour le Maroc et elle et Ahmed al-Mansour ont parlé d’une opération conjointe contre l’Espagne. Les discussions n’ont toutefois pas abouti.

Ambassadeur Abd al-Ouahed Ben Messaoud 

Alors que ces échanges en question prirent de l’ampleur, les Portugais voyaient ce développement d’un mauvais œil. Pour eux, les Anglais n’étaient que des trouble-fête qui prenaient du plaisir à enfreindre la loi papale qui leur accordait ainsi qu’aux Espagnols le monopole du commerce avec le Maroc. Ils avançaient l’argument que ce commerce non seulement les défavorisait, mais il représentait aussi une menace pour leur sécurité, puisque les Marocains s’achetaient auprès des Anglais des armes et des munitions ce qui, par conséquent, engendra la reprise de la ville d’Agadir qui était sous contrôle portugais. En effet, leurs ambassadeurs à Londres avaient essayé en vain de 1562 à 1576 à persuader la Reine Élisabeth Ire d’interdire ce commerce. Mais rien ne fut, parce que le maire de Londres (Lord Mayor), qui exprimait alors le point de vue des commerçants de sa ville, conseilla à la Reine d’interdire le commerce avec les Portugais et non pas avec les Marocains.

Sultan Ahmed Al-Mansour surnommé ad-Dahbi (le Glorieux) (1578-1603)

Après la Bataille des Trois Rois, qui a eu lieu le 4 aout 1578 sur les rives d’Oued al-Makhazine, Ahmed al-Mansour accéda au trône (1578-1603), anxieux de développer davantage les relations commerciales avec l’Angleterre, envoya une lettre à la Reine Élisabeth Ire à partir de Marrakech le 22 Rabia II 987 (18 juin 1579) dans laquelle il l’assurait que son pays allait continuer à privilégier les commerçants anglais. Suite à cette correspondance, une ère nouvelle fut inaugurée empreinte d’amitié et de respect mutuel.

Le 5 juillet 1585, la Reine Élisabeth I autorisa la mise sur pied d’une compagnie appelée : The Barbary Company, au quelle elle accorda le monopole du commerce avec le Maroc. Suite à cet événement, considéré comme un geste d’amitié envers le Maroc, le sultan Ahmed al-Mansour signa un décret le 2 Rabia II 996 (1 Mars 1588) accordant protection et faveurs aux commerçants anglais. Depuis, l’amitié entre les deux pays alla en croissant au point où elle devint une amitié stratégique vu, toutefois, que ces deux pays nourrissaient des sentiments d’animosité et de dédain vis à vis à la fois du Portugal et de l’Espagne. Mais, avec la mort de la Reine Élisabeth I en mars 1603 et celle d’Ahmed al-Mansour en août de la même année, une ère prit fin.

Impact sur la littérature

Ces relations intenses entre l’Angleterre et le Maroc auraient eu un impact direct sur les productions littéraires de l’époque anglaise, notamment les œuvres de Shakespeare ou La bataille de l’Alcazar de George Peele.

Ces contacts ont probablement influencé la création des personnages de Shylock ou du Prince du Maroc dans « The Merchant of Venice ». Il a même été suggéré que la figure de Abd al-Ouahed ben Messaoud aurait pu inspirer le personnage du héros maure de Shakespeare, Othello.

L’ampleur des alliances ottomane et marocaine s’est reflétée sur la scène élisabéthaine. Entre 1579 et 1624, il y avait 62 pièces mettant en vedette des personnages, des thèmes ou des décors islamiques. Celles-ci incluent certains des jeux les plus influents de cette période : Marlowe’s Tamburlaine (1587-1588), qui brûle le Coran sur scène ; Le Juif de Malte (1589); La tragédie espagnole de Kyd (1587); et la bataille de l’Alcazar de Peele (1589). Le phénomène a atteint son apogée dans les années 1590, lorsque plus de 20 pièces mettant en vedette des Turcs ou des Maures ont été jouées. Pendant une décennie, Shakespeare a suivi plutôt que de définir la mode : il fait référence aux Turcs dans 13 de ses pièces.

En effet, Othello de Shakespeare (vers 1601) semble avoir été influencé par les relations anglo-marocaines qui ont atteint leur apogée à l’été 1600, lorsque l’ambassadeur marocain Mohammed al-Annouri est arrivé avec son entourage à Londres et a présenté ses lettres de créances à la reine. Sa couverture était qu’il voyageait dans une délégation commerciale à Alep. Al-Annouri a proposé une alliance militaire entre les deux pays pour attaquer les positions ottomanes en Afrique du Nord.

La correspondance concernant le voyage d’al-Annouri révèle un autre aspect intrigant de ses négociations avec Elizabeth I, al-Annouri était un Mauresque, un musulman né en Espagne qui s’était converti au christianisme. Une grande partie de la force de combat d’élite marocaine était composée de soldats avec un héritage mauresque, ce qui les rendait autant anti-espagnols qu’anti-ottomans. Sachant cela, Elizabeth entama de délicates négociations avec al-Annouri pour le persuader, ainsi que ses compatriotes mauresques, de s’associer aux Anglais pour lutter contre les Espagnols et non les Turcs. Les propositions ont échoué en raison de la préférence d’Elizabeth de maintenir son alliance de longue date avec des Ottomans infiniment plus puissants, et al-Annouri a été rappelé au Maroc. Mais sa présence très visible à Londres semble avoir influencé Shakespeare dans sa représentation d’Othello – un individu charismatique et sophistiqué au patrimoine divisé, mais qui était prêt à affronter le spectre de l’impérialisme ottoman ou espagnol.

Un article du chercheur Nabil Matar intitulé : «Queen Elizabeth I through Moroccan eyes »  examine l’image de la reine Elizabeth I (1558-1603) dans les écrits marocains, en mettant l’accent sur la période entre 1588, la victoire anglaise sur l’Armada espagnole, et 1596, l’attaque anglaise (avec l’aide logistique marocaine) sur Cadix. Contrairement à ce que certains historiens ont affirmé sur l’ignorance arabo-islamique et l’indifférence de l’Europe occidentale au début de l’ère moderne, les écrits de Abd al-Aziz al-Fichtali (1549-1621), le secrétaire marocain à la cour royale du Marrakech, sous le règne de Moulay Ahmad al-Mansur (1578-1603), fournit de précieuses informations sur l’activité politique et navale de l’Angleterre au cours de la dernière décennie du XVIe siècle. Les lettres d’al-Fichtali incluent la seule description contemporaine de la reine anglaise par un écrivain non européen.

Othello et Desdemona de Shakespeare à Venise, peinture de Théodore Chassériau

Le temps des corsaires 

Au début du 17e siècle, les relations se compliquèrent quand un groupe de pirates à Salé, connu en Angleterre sous le nom des « Sallee Rovers » commença à faire prisonniers des commerçants anglais. En outre, l’Angleterre occupa Tanger entre 1662 et 1684. Le commerce continua toutefois d’être florissant et plusieurs traités furent signés et des diplomates furent par ailleurs échangés.

Bataille maritime rangée entre les Corsaires de Salé et la Marine royale anglaise au 17e siècle près de Salé

En effet, en 1610, l’Espagne catholique expulsa les Mauresques qui vinrent s’installer en Afrique du Nord, et c’est ainsi que beaucoup d’entre eux prirent résidence à Tétouan et a Salé. Nourrissant une haine sans limite vis à vis des Espagnols, en particulier, et des chrétiens, en général, ils lancèrent à partir de Salé des attaques meurtrières en haute mer contre les bateaux européens dont les équipages furent vendus en esclavage dans les souks de la ville ou gardé en captivité dans ses prisons. Les Corsaires de Salé, durant l’apogée de leurs méfaits placés dans le contexte du Jihad al-Bahr (la guerre sainte en mer), qui d’ailleurs sous la pression des puissances européennes fut interdite lors du règne de Moulay Slimane (1792-1822), allèrent jusqu’en Manche et en Mer d’Irlande s’attaquer aux voiliers européens.

Les méfaits des Corsaires de Salé, furent un obstacle majeur pour le développement des relations entre le Maroc et l’Angleterre durant le règne de Moulay Zidane qui succéda à Ahmed al-Mansour, après une période d’instabilité politique. En effet, le mauvais traitement qui fut réservé aux prisonniers chrétiens à Salé embarrassa continuellement les sultans marocains, qui n’avaient en fin de compte que peu d’influence sur les Corsaires de Salé.

à Londres

 

Après la signature du traité de paix et de commerce, le Sultan Mohammed Cheikh envoya une lettre le 3 Joumada I 1047 (22 septembre 1637) au Roi d’Angleterre l’informant qu’il avait décidé de dépêcher auprès de lui en tant qu’ambassadeur un de ses fidèles serviteurs le Caïd Jaoudar Ben Abdellah en compagnie de l’agent commercial anglais Robert Blake. Ils s’embarquèrent à bord du Leopard à Safi vers la fin de septembre 1637 et débarquèrent à Deal le 8 octobre. De là, ils voyagèrent par voie terrestre jusqu’un lieu où ils furent rejoints le 19 octobre par le Maitre de Cérémonies du Roi Charles I Sir John Finnet dépêché par le souverain afin de les accompagner jusqu’au palais royal à Londres. A leur arrivé à London Bridge, ils furent accueillis par des milliers de personnes. L’ambassadeur fut invité à monter à bord du carrosse, mis à sa disposition par Sa Majesté le Roi, qui l’emmena dans un cortège d’au moins 100 carrosses, comprenant celui du maire de Londres et ceux des notables de la ville et des marchands qui faisaient le commerce avec le Maroc, au lieu de sa résidence à Wood Street.

Charles I par Antoine van Dyck vers 1630

Roi d’Angleterre et d’Irlande

Roi des Écossais

Après quelques semaines de repos, une audience royale fut accordée à l’ambassadeur marocain le 5 novembre 1637. Celui -ci présenta en grande pompe les présents que le sultan Mohammed Cheikh lui envoya : 4 éperviers, 4 chevaux arabes ainsi que beaucoup d’autres cadeaux. Il présenta aussi au souverain 18 des 33 captifs anglais qui furent libérés antérieurement mais qui restèrent au service du Sultan en tant que canonniers.

La visite de l’ambassadeur Jaoudar Ben Abdellah, laissa parmi les anglais une très bonne impression a telle point qu’un récit de sa mission à Londres fut publié sous le titre :

The Arrivall and Intertainments of the Embassador Alkaid Jaurar Ben Abdella, with his Associate Mr Robert Blake, from the High and Mighty Prince Mulley Mahomed Sheque, Emperor of Morocco, King of Fesse and Suss…

Ambassadeur Jaoudar ben Abdellah           

L’ouvrage, illustré par un portrait de l’ambassadeur marocain, présenta celui-ci au lecteur anglais dans des termes très flatteurs :

This Alkaid Embassador hath an innated inclination to anything that is Noble, worthy, and befitting a gentleman ; he is devoute and zealous in those wayes and rules of religion wherein hee hath beene brought up …He is courteous, bountifull, charitable, valiant, and a severe punisher of enormities, as drunkenesse, or any prophanenesse in his house ; he speaks the Spanish, Italian and Arabian tongues ; and in a word, for humanity, morality and generosity hee is amost accomplish’d Gentleman.

Le reste du séjour de l’ambassadeur à Londres fut utilisé pour la rédaction du projet de traité de paix et d’amitié entre le Maroc et l’Angleterre. Ce projet comportait les clauses suivantes :

– consolidation de l’amitié traditionnelle qui existait entre les deux royaumes ainsi que des relations commerciales ;

– interdiction de prendre en esclavage les sujets de l’un ou de l’autre des deux pays ;

– interdiction aux corsaires de Salé tout acte de nature belliqueuse a l’encontre des navires anglais ;

– interdiction aux commerçants anglais de négocier des transactions avec les rebelles.

Ce traité fut ratifié par le Roi Charles I le 8 mai 1638 et plus tard par le Sultan Mohammed Cheikh à Marrakech le 13 Rabi I 1048 (15 juillet 1638). Une des conséquences immédiates de ce traité fut la création de la Barbary Company, par décision royale, au quelle on confia la gestion du commerce avec le Maroc sous la présidence de l’excellent agent commercial Robert Blake le 18 mai 1638.

Les Anglais à Tanger

En 1640, les Portugais se détachèrent de l’Espagne et proclamèrent leur indépendance, ils choisirent le Duke de Braganza comme leur souverain qui prenait le titre de John IV. En 1661, le Roi Charles II d’Angleterre se maria avec la Princesse Catherine de Barganza et pour cadeau de mariage le Roi John IV leur offrit la ville de Tanger. Ainsi, le 29 janvier 1662, un détachement de soldats anglais y débarqua sous le commandement de Peterborough. Les Anglais prirent possession de la ville avec l’intention, d’une part, d’agrandir leur empire et, d’autre part, d’avoir un comptoir sur le sol marocain pour leurs transactions commerciales avec ce pays. Ceci figura d’ailleurs dans la préface du document royal remis à Peterborough :

Our main designe in putting our self to this great Charge for making this Addition to our Dominions being to gaine our Subjects the trade of Barbary, to enlarge our Dominions in that sea, and advance therby the Honor of our Crowne and the Generall Commerce and wealthe of our Subjects…

Mais, dès le début, ce cadeau que fut Tanger sembla être un cadeau empoisonné, puisque juste après la prise de possession de la ville, la garnison anglaise endura une attaque menée par les troupes du Gouverneur Ghailan (Gayland, pour les Anglais). Inquiets par la présence des forces de ce dernier aux portes de la ville, les Anglais essayèrent de signer plusieurs traités de paix avec lui mais en vain.

Conscients qu’ils ne pouvaient vivre terrés à l’intérieur de cette forteresse que fut Tanger, ils envoyèrent une ambassade en 1669 à la cour du sultan alaouite Moulay Rachid sous le commandement de Henry Howard avec la lettre qui suit de la part du Roi Charles II :

The Most Victorious Prince Muley Urshed, Emperour of the Kingdo of Morocco, Fes, Taffiletta and Suss, 

Most victorious Prince, having been raised by the fame of your Mighty Acts and great successes into a just esteeme of your person and virtues, and reflecting on the amity and good correspondonce that has in all times been between our Royall Ancestors and your Predecessors in that Empire, to the mutuall benefit and advantage of the Subjects of both Crownes, wee have much desired to contact an early Friendshipp between our Persons and Dominions by sending our Right Trusty and

            well-beloved Cousin Henry, Lord Howard…our ambassador

extraordinary, to congratulate with your late heroickes acts and great successes, the glory of which hath filled the world with admiration, and to assure you of the greate value wee have for your person and friendshipp. Wee pray you to admitt and heare him favourably in all things, and particularly in what he shall on our part propose to you for the settleing a firme and lasting peace and amity between our Persons and Subjects, in such a true trade and commerce with the Coast of Barbary which is or shall be under your dominion, as hath been practisedin times past, greatly to the benefit of both our peoples. As also, if it shall be found fitt, with our citty of Tangier, which being fallen tous as part of the Porcon of our dearest consort the Queen, wee desire may entertain a free entercourse and correspondence with the neighbouring parts of your dominions… 

Howard arriva à Tanger le 11 août 1669 avec une imposante délégation composée de 70 personnes y compris son secrétaire Thomas Warren, un commerçant de Londres qui avait beaucoup d’intérêts au Maroc. Il avait apporté avec lui de maints cadeaux pour le Sultan afin de créer une atmosphère favorable à la négociation d’après ses dires. En plus de prisonniers marocains libérés, il y avait un portrait de Charles II, 10 canons, 40 caisses de pistolets ainsi que du tissu anglais. Il dépêcha son secrétaire et un de ses hommes pour demander audience auprès du souverain et l’envoi d’une escorte. Le Sultan donna son aval. Mais Howard au lieu de partir pour Fès, dépêcha encore une fois un autre émissaire à la cour demandant au sultan l’envoi de quelques-uns de ses hommes de confiance pour servir d’otages et de garantie pour sa sécurité personnelle. Agacé par le comportement d’Howard, il mit son secrétaire Warren en prison. Suite à ce développement, Howard envoya une correspondance au Secrétaire d’Etat anglais Lord Arlington le 15 avril 1670 lui demandant l’autorisation de mettre fin à son ambassade au Maroc par manque de sécurité, tout en soulignant que les Marocains n’avaient aucunement l’intention de signer un traité de paix, mais leur intention était de le prendre en otage pour exiger le départ des Anglais de Tanger :

neaver meant any reall peace at all with us, butt positively to entrapp mee and myne in hopes of getting Tanger.

En dépit de ce revirement diplomatique, les contacts continuèrent entre les deux pays. Ainsi, le sultan Moulay Ismail décida de dépêcher l’un de ses hommes de confiance Mohammed Ben Haddou comme ambassadeur à Londres. Celui-ci quitta Tanger en compagnie de Sir James Leslie le 9 décembre 1681 et arrivèrent à Deal le 29 décembre. Ils furent reçus en audience par le roi Charles II le 11 janvier 1682.

L’ambassadeur Mohammed Ben Haddou séjourna en Angleterre pour une période de 6 mois durant laquelle il négocia un traité de paix et d’amitié avec les autorités anglaises. Ledit traité ne fut jamais ratifié par le sultan Moulay Ismail, tout simplement parce que les Anglais avaient continué à faire le commerce avec les rebelles du sud marocain en dépit des clauses du traité leur interdisant cela.

L’ambassadeur Mohammed Ben Haddou laissa une très bonne impression parmi la société anglaise de son temps. Sa visite à Londres fut immortalisée par le peintre de la cour Sir Godfrey Kneller sur une toile, le montrant à dos de son cheval avec une lance à la main. En effet, le passe-temps favori de l’ambassadeur à Londres fut indéniablement ses prouesses de grand cavalier à Hyde Park qui émerveillèrent l’assistance anglaise :

Went often to Hide Park on horseback, where he and his retinue shew’d their extraordinary activity in horsemanship, and flinging and catching their launces at full speede ; they rid very short, and could stand upright at full speede, managing their spears with incredible agility .

Le 31 mai 1682, l’ambassadeur Mohammed Ben Haddou fut nommé membre honoraire de la Royal Society. Suite à quoi il recevra l’invitation de rendre visite à l’Université d’Oxford, ou il fut reçu en grande pompe.

Ambassadeur Mohammed Ben Haddou à Hyde Park à Londres en

De retour au Maroc, le traité qu’il avait négocié ne fut non seulement pas ratifié par Moulay Ismail, mais lui-même tomba en disgrâce à cause des médisances de ses ennemis.

Suite à ce revers diplomatique, le roi Charles II se rendant compte que la défense de Tanger était très couteuse et qu’en contrepartie il n’avait rien à gagner mais tout à perdre, il décida d’évacuer la ville. Cette mission fut confiée à Earl Dartmouth qui la démolissait avant de la quitter le 5 novembre 1683.                                                       

Durant le court règne de James II, les contacts entre le Maroc et l’Angleterre furent interrompus à cause des problèmes internes de ce dernier. Mais, dès l’accession de William III au trône en 1689, les contacts reprirent au sujet de la libération des captifs anglais estimés alors à une bonne centaine. Les tractations sur la libération des captifs anglais occupèrent une partie des contacts diplomatiques entre les deux pays pour la grande partie du XVIIIe siècle.

Sous le règne de la reine Anne (1702-1714), la Grande-Bretagne ajouta en août 1704 le rocher de Gibraltar à ses possessions. C’était le signe d’une nouvelle orientation de la politique britannique fondée sur des relations étroites avec le Maroc, une politique qui devait durer deux cents ans jusqu’en 1904. Plus tard, le Maroc deviendrait un important avant-poste sur la route du roi vers l’Inde. R. Thomassy, ​​écrivain français, a déclaré :

“The maintenance of the fleet and garrison required the maintenance of friendly relations with Tangier and Tetuan, the only places were the English hospitals could obtain sustenance for the sick, who without this assistance would have died of hunger. Thus an alliance with the coast of Morocco became indispensable to feed Gibraltar…. On the other hand, the Moors had need of England, who in exchange for provisions furnished them munitions of war…”.

Le 7 juillet 1714, Moulay Ismail a conclu un traité de paix et de commerce à Tétouan. L’émissaire britannique, Charles Stewart, a été envoyé à Fez le 23 janvier 1721 pour convaincre Moulay Ismail de renouveler le traité. Le roi George II (1727-1760), contemporain du sultan Moulay Abdallah (1728-1757) et de son successeur, le sultan Sidi Mohammed (1757-1790), a laissé à Robert Walpole la mission de jeter les fondements de l’Empire britannique. Les relations entre les deux pays étaient tendues avec des affrontements occasionnels. Cependant, le sultan Sidi Mohammed a changé d’attitude envers les Britanniques et a prolongé le traité de paix d’une année supplémentaire jusqu’en février 1759 et a accepté de pourvoir à Gibraltar. Une mission britannique est ensuite venue à Marrakech dirigée par Mark Milbanke, qui a gagné l’admiration du sultan pour sa conduite. Ils signèrent un accord en juillet 1760. La mission Milbanke prépara la voie pour l’échange de plusieurs ambassades sous George III (1760-1820).

Mais, en dépit de ce dossier épineux, il semble d’après les documents historiques existants qu’il y avait un grand capital d’amitié entre les deux pays en question. La preuve en est ce rapport de mission, rédigé par Paul Metheun, envoyé de la reine Anne auprès du sultan Moulay Ismail, le 6 juillet 1705 pour le Secrétaire d’Etat Sir Charles Hedges dans lequel il fait allusion aux sentiments d’amitié éprouvés par les Marocains vis à vis des Anglais :

…so farre is certaine, that the English are more esteem’d and less hated by the Moors, not to say better beloved, then other Christians ; and I believe that there is no question to be made but that the Emperor of Morocco would much rather live in peace and friendship with Her Majesty than any other Christian Prince.

Les relations furent rétablies sur des bases plus solides au XVIIIe siècle. Moulay Ismail voulait l’aide des Anglais contre les Espagnols, et les Anglais avaient besoin de l’aide marocaine pour approvisionner la garnison de leur colonie de Gibraltar qu’ils venaient d’acquérir. Un Traité de Paix et de Commerce fut signé à Fès en 1721 et il y eut un échange de lettres entre les sultans du Maroc et les rois George II et George III de Grande-Bretagne. Dans une de ces lettres Sidi Mohammed du Maroc qualifia l’Ambassadeur de Grande-Bretagne, Mark Milbanke, d’homme de « beaucoup de bon sens, très convenable, agréable et courtois« . Milbanke conclut un deuxième Traité de Paix et de Commerce à Fès en 1760.

Durant le règne de Moulay Abdellah, les relations entre le Maroc et l’Angleterre connurent des hauts et des bas. Toutefois, avec son fils et successeur Sidi Mohammed Ben Abdellah, les contacts se multiplièrent et une atmosphère de détente s’y installa entre les deux pays. Dans une lettre envoyée au Sultan marocain par le roi George III, portant la date de 23 juin 1774, lui annonça l’envoi de 30 canons en signe d’amitié et de reconnaissance pour secours apporté aux naufragés anglais :

« We have received as a testimony of your friendship the presents delivered to us on your part by your ambassador ; and having been informed by him that nothing in our dominions would be more agreeable to you than some of our large cannons, we have ordered thirty pieces with compleat carriages and everything thereunto belonging to be sent to Your Imperial Majesty as a fresh token of our affection and esteem…We cannot conclude without expressing how very sensible we are of the humanity you have shewn to some of our seamen and Subjects shipwrecked on your coast… »

Au cours des Guerres de la Révolution Française et de Napoléon (1795-1815) les relations entre la Grande-Bretagne et le Maroc devinrent exceptionnellement importantes. La sécurité de Gibraltar était cruciale pour la puissance maritime britannique et le Maroc considéra la Grande-Bretagne comme son allié contre la menace d’une invasion par la France ou l’Espagne. Au cours du XIXe siècle, la Grande-Bretagne était le plus important partenaire commercial et politique du Maroc. Le Maroc importait du drap, du fer, des armes, de la porcelaine, du thé, du café, du sucre, du chocolat, de l’étain et du papier de Grande-Bretagne et exportait du bétail, des mulets, de la cire d’abeille, du miel, de la soie, du cuir, de l’ivoire et des plumes d’autruche. Jusqu’en 1912 la Grande-Bretagne est restée le plus important marché d’exportation du Maroc et la principale source pour ses importations. (A l’heure actuelle la Grande-Bretagne est le troisième partenaire commercial du Maroc, après la France et l’Espagne et tant pour les échanges commerciaux bilatéraux que pour les investissements qui augmentent rapidement).

Les bonnes relations entamées avec les Anglais sous le règne de Sidi Mohammed, continuèrent avec le sultan Moulay Slimane qui accéda au trône en 1792. En effet, durant son règne les exportations de produits marocains multiples vers Gibraltar augmentèrent. Après, le pouvoir revint à Moulay Abderrahmane (1822-1859) qui s’employa à consolider les relations avec l’Angleterre.

Toutefois, en 1840, les relations entre les deux pays étaient dans l’impasse à cause de l’aide fournie par Moulay Abderrahmane a l’Emir Abdelkader qui avait déclaré la guerre sainte (jihad) à l’occupant français. L’Angleterre craignant une guerre entre le Maroc et la France, un développement qui mettrait ses intérêts en danger, conseilla au souverain marocain la modération dans ses rapports avec ce pays, tout en se mettant à sa disposition en cas de danger :

« On any occasion of this kind, and whenever the Emperor may find himself in difficulties, or threatned with danger from without, he may always have recourse with confidence to the friendship of England, and he may be sure that the British Government will in all such cases assist him with its adviceand good offices… » 16           

En raison de ses intérêts à Gibraltar, la Grande-Bretagne souhaitait vivement que le Maroc reste indépendant. La politique britannique, selon un document de 1845, était de:

“nous efforcer le plus possible pour aider à soutenir l’autorité du sultan et arrêter tout incident qui pourrait l’exposer à la menace de nouveaux dangers ».

En 1824 le sultan Moulay Abderrahman déclara que la Grande Bretagne avait été la meilleure amie du Maroc depuis de nombreuses années. Le Traité et Convention Générale de Commerce et de Navigation signé en 1856 accordaient effectivement à la Grande-Bretagne le statut de la “nation la plus favorisée” au Maroc.

Ouverture du Maroc au commerce international

Les puissances européennes, particulièrement l’Angleterre, contemplaient les ambitions expansionnistes de la France dans la région avec une apparente indifférence non exempte d’une certaine jalousie. Quand l’Espagne, devançant de peu la France, occupa les îles Jaafarines en 1848, il n’y eut guère de protestations. A vrai dire, tant les îles Jaafarines que les confins algéro-marocains demeuraient suffisamment lointains de Gibraltar pour que l’Angleterre y voie le moindre péril pour son contrôle sur le Détroit. Le plus important pour elle était l’ouverture du Maroc au commerce international, objectif qu’elle finira par atteindre avec l’abolition par le sultan du règlement douanier prohibitif et du monopole chérifien sur les échanges extérieurs, instaurés en 1814-1815, et la signature le 9 décembre 1856 du Traité anglo-marocain de Commerce et de Navigation, auquel adhéreront plus tard d’autres pays comme le Portugal, les Pays Bas, la Sardaigne et le Royaume des Deux Siciles.

La France et l’Espagne qui avaient appuyé l’Angleterre dans ses efforts en vue de parvenir à l’abolition des monopoles et la liberté commerciale au Maroc, espéraient bénéficier aussi des dispositions du Traité anglo-marocain de 1856, tout en maintenant les avantages que leurs procuraient les accords antérieurs. Le Traité de Commerce hispano-marocain du 20 novembre 1861 est, par plusieurs de ses articles, une copie conforme de celui souscrit par la Grande Bretagne en 1856. Il en est de même du Traité signé par le Maroc avec la Belgique en 1862. Ces traités seront suivis par le dahir du 4 juin 1864, par lequel fut instaurée la liberté commerciale dans tout l’Empire chérifien.

La nouvelle situation créée par l’ouverture du Maroc au commerce international et la libre circulation des marchandises impliquaient en soi la présence de nombreux commerçants étrangers dont le statut réglementaire devait être précisé. A partir du Traité anglo-marocain de 1856, une série de privilèges fut concédée à ces derniers telle que l’exonération d’impôts sauf pour les droits de douane, et le droit de propriété de biens immobiliers.

Pour ce qui est des litiges, s’ils concernaient des européens d’un même pays, il relevait à leur consul de les trancher; ceux opposant des ressortissants de divers pays européens devaient être soumis à un tribunal consulaire international; tandis que ceux qui opposaient des Européens à des Marocains relevaient de la compétence du cadi, qui devait dicter sa sentence en présence du consul, si le demandeur était européen, et de la compétence du consul, qui devait prononcer sa sentence en présence d’un fonctionnaire marocain, si le demandeur était marocain. Il est indubitable que ces dispositions limitaient la souveraineté du sultan et le délestaient de son autorité sur ses sujets.

Au début du XIXe siècle, les relations entre le Maroc et la Grande-Bretagne sont restées stables. En vertu d’un accord conclu en 1801 entre George III et Moulay Slimane (1792-1822), le Maroc accepta de fournir du bétail à Gibraltar. Le 29 juillet 1812, Moulay Slimane a autorisé l’armée britannique, qui combattait alors l’Espagne et le Portugal, à se procurer du grain.

La coopération militaire a été l’un des signes de l’étendue de l’influence britannique au Maroc à partir du début du XIXe siècle. La plupart des armes utilisées au Maroc étaient de fabrication britannique et des officiers britanniques ont supervisé la formation d’artilleurs marocains à Gibraltar. En fait, la période antérieure au XIXe siècle montre clairement à quel point les relations anglo-marocaines étaient continues et profondes. Dans les années qui ont suivi l’avènement de Moulay Abderrahman, ils ont été parfois marqués par un rapprochement et par d’autres par la discorde entre les deux pays.

À partir du début des années 1820, la région méditerranéenne a commencé à jouer un rôle croissant dans la politique étrangère britannique. Les dirigeants politiques britanniques ont adhéré à une politique décisive visant à empêcher tout état étranger d’étendre son influence dans les régions entourant le détroit de Gibraltar. En conséquence, il est devenu nécessaire de préserver le « statu-quo » au Maroc, en évitant tout ce qui pourrait menacer les intérêts immédiats de la Grande Bretagne.

John Bagnold Burgess (1829-1897)

Le tableau de Burgess « The Presentation » montre deux dames anglaises présentant leur enfant à un gentleman marocain et à ses deux enfants ; Trois dames marocaines regardent avec curiosité et se délectant dans l’ombre à gauche. L’artiste se concentre sur l’hésitation et la timidité de la rencontre.

En 1829, la Grande Bretagne remplaça James Douglas, consul général à Tanger depuis 1818, par Edward Auriol Drummond Hay, qui, avec de nombreux membres de sa famille, devait jouer un rôle décisif dans le renforcement de son influence politique et économique. Les développements en Afrique du Nord provoqués par l’expansionnisme français, qui ont entraîné l’invasion de l’Algérie en 1830, ont donné un nouvel élan au renforcement des relations politiques anglo-marocaines et ont conduit à un rapprochement plus étroit.

Sir John Drummond Hay 

C’est en 1829, que débuta la saga de la « dynastie » Hay à Tanger. E.A. Drummond Hay arriva en août de cette année-là en tant que Consul de Grande-Bretagne. Son fils John, lui succéda en 1845 jusqu’en juillet 1886. Les Hay jouèrent un rôle éminent dans la politique marocaine de la Grande Bretagne.

Sir John Drummond Hay

Des relations remarquablement étroites entre la Grande Bretagne et le Maroc se sont développées à l’époque des successifs Consuls Généraux britanniques Edward Drummond-Hay (1829-45) et son fils, Sir John Drummond-Hay (1845-86), qui tous les deux parlaient couramment l’arabe. Dans les années 1840 ils agirent en intermédiaire pour le Maroc avec d’autres pays européens, tels que l’Espagne, la France, le Danemark et la Suède. En 1849 et 1858, ils firent le nécessaire pour que des vaisseaux de la Royal Navy transporta les fils du sultan à la Mècque pour le pélerinage du Hadj. En 1861, ils aidèrent à négocier l’évacuation de Tétouan par l’Espagne. La coopération militaire fut également florissante. Des officiers marocains suivirent une formation militaire à Gibraltar et en Grande Bretagne en 1875-76 et un soldat britannique, connu sous le nom de Caid Maclean, fut recruté par le Sultan en 1877 pour assister avec la formation de l’armée marocaine.

Les événements vont bientôt bouger rapidement et déboucher en 1844 sur la bataille d’Isly. À la mort de son père en 1845, John Drummond Hay reçut le poste. Ainsi, la voie lui était laissée libre de continuer à représenter la Grande Bretagne à Tanger pendant une cinquantaine d’années jusqu’en 1886. Le Foreign Office lui envoya les instructions suivantes:

“(…)You will never omit any opportunity of laying the foundation of a good and friendly feeling between the chief and people of Morocco, and Great Britain, where it does not already exist, and of improving it to the utmost so far as may lie in your power where it does, and you will always bear in mind in your intercourse with the Moors, that time may come when British influence in that quarter may be of the highest value and utility to the British crown. (…)”.

Au cours des premières années de sa mission, John Drummond Hay a été directement impliqué dans la résolution des problèmes entre le Maroc et certains pays européens et en particulier dans sa médiation entre le Maroc et la France, l’Espagne et les pays scandinaves. Cela prouve à quel point la Grande Bretagne était importante pour Mawlay Abderrahmane. Mais aux yeux de John Drummond Hay, le moyen le plus efficace de renforcer l’influence britannique au Maroc à tous les niveaux serait une politique de pénétration commerciale du marché marocain mise en œuvre avec compétence. Après de longues et difficiles négociations, le sultan a accepté de ratifier deux accords le 9 décembre 1856 et de décider de les appliquer à compter du 10 janvier 1857. Les relations entre le Maroc et la Grande-Bretagne sont ainsi entrées dans une nouvelle phase au cours de laquelle des textes juridiques ont commencé à régir les relations pour de longues périodes.

Sir John Drummond Hay est, sans nul doute, l’un des diplomates anglais qui ont les plus contribué au développement de bonnes relations entre le Maroc et l’Angleterre. Il fut à la fois diplomate (Minister-Resident), conseiller (wakil) auprès de plusieurs souverains marocains et un homme de grande culture qui a su apprécier le Maroc à sa juste valeur. Pendant la durée de son service au Maroc, le pays connut de très grands bouleversements, à commencer par la guerre maroco-espagnole de 1860. Il usa de son talent de grand négociateur pour convaincre les espagnols à évacuer la ville de Tétouan.

L’indépendance et l’intégrité du Maroc ont été compromises lorsque l’Espagne a déclaré la guerre au sultan en 1859. Le gouvernement britannique est intervenu et a proposé sa médiation pour mettre fin à la guerre de Tétouan et conclure un traité de paix en 1861. Après cette guerre, le Maroc a accepté les propositions britanniques visant à réformer l’administration et l’armée et à développer des relations pacifiques avec les pays européens. Mais avec l’arrivée de nombreux commerçants européens au Maroc, la protection consulaire s’est rapidement étendue chez les sujets marocains, musulmans et juifs, ce qui a créé des tensions dans la société marocaine. L’ambassade de Mohammed Zebdi a été reçue à Londres en 1876 et la Grande Bretagne a convaincu le sultan Moulay Hassan I d’organiser une conférence internationale à Madrid en 1880 pour traiter de la question des protections irrégulières.

En reconnaissance du rôle important qu’il joua dans cette affaire, le sultan Mohammed IV lui écrivit une lettre en signe d’appréciation de ses efforts, le 29 Rabia II 1278 (3 novembre 1861) :

« You have exerted yourself much in this matter, and have acted like a true friend.You have thus also augmented our friendship and high esteem for your Government … »           

A sa retraite en 1886, Sir John Drummond-Hay écrivit qu’il n’oublierait jamais la gentillesse des Marocains et il énuméra les représentants du sultan qu’il comptait comme des amis personnels. Le sultan Moulay Hassan I répondit qu’il considérait Hay comme un ami sincère et qu’il regrettait beaucoup son départ.

Après la retraite de Hay, les relations entre la Grande-Bretagne et le Maroc étaient de plus en plus influencées par la rivalité croissante entre les grandes puissances. Lorsque le Protectorat français fut installé au début du XXème siècle, les intérêts britanniques se limitaient largement à Tanger où la Grande Bretagne jouait un important rôle dans l’administration internationale de la ville. Une communauté britannique considérable s’y développa et Tanger a longtemps gardé une atmosphère britannique. Pendant la Deuxième Guerre mondiale la Grande-Bretagne et les Etats-Unis voulaient éviter que le Maroc tombe sous le contrôle des puissances de l’Axe.

Caid MacLean

 Cependant, de 1904 à 1912, la Grande-Bretagne a participé à toutes les conférences internationales concernant le Maroc. Le ministère des Affaires étrangères a maintenu son intérêt pour les affaires marocaines même après l’imposition du Protectorat français et espagnol sur le Maroc en 1912. La diplomatie britannique a réussi à éviter l’occupation de Tanger par une seule nation puissante. Cette ville stratégique a été maintenue sous le contrôle d’une administration internationale jusqu’à l’indépendance du Maroc en 1956.

Le Premier Ministre Britannique Winston Churchill et le Président Roosevelt des Etats-Unis rencontrèrent le Roi Mohammed V du Maroc à Casablanca en 1943, à l’occasion d’une des plus importantes conférences alliées de la guerre.

Le roi Mohammed V a nommé le prince Moulay El Hassan ben al-Mahdi premier ambassadeur du Maroc au Royaume Uni en 1956. Le roi Hassan II a nommé sa sœur la princesse Lalla Aicha en tant que représentante du Maroc à la cour de la reine Elisabeth II. En mai 1965, le traité signé un siècle auparavant, en 1856, entre le Maroc et la Grande Bretagne, fut abandonné et de nouvelles conventions fondées sur les intérêts mutuels furent conclues pour promouvoir les échanges commerciaux et politiques entre les deux pays. Le roi Mohammed VI, quant à lui il nomma sa cousine Lalla Joumala ambassadrice auprès de la reine Elisabeth II en 2009.

Les relations à l’ère moderne

La Grande Bretagne et le Maroc ont continué à entretenir de bonnes relations dans l’époque moderne et depuis que le Maroc a acquis son indépendance de la France et l’Espagne en 1956. Les visites royales ont eu lieu dans les années 1980 avec la reine Elizabeth venue en visite au Maroc en 1980 et le roi Hassan II à Londres en 1987.

Les visites des ministres britanniques sont devenues plus fréquentes, reflétant l’importance accrue que la Grande Bretagne accorde au Maroc. En visite au Maroc en 1999, le ministre des Affaires étrangères, Peter Hain, a annoncé un nouveau Partenariat entre le Maroc et la Grande-Bretagne pour le nouveau millénaire.

Le Parlement britannique a maintenant un groupe anglo-marocain composé de vingt membres des deux chambres. Les liens économiques et commerciaux sont également renforcés et accrus, en particulier ces dernières années. Aidé par la Chambre de Commerce britannique (établie au Maroc en 1923), le commerce a triplé au cours des années 1990, faisant de de la Grande Bretagne, le troisième partenaire commercial du pays. En 2002, la Grande Bretagne a exporté pour 351 millions de livres. Le Royaume-Uni est désormais le deuxième investisseur au Maroc, principalement par des investissements de portefeuille.

Les liens éducatifs et culturels ainsi que diplomatiques et économiques ont également grandi. Le premier bureau du British Council a été établi au Maroc en 1960 et a maintenant des centres à Rabat et Casablanca offrant des cours en anglais, informations sur les possibilités d’éducation au Royaume-Uni, ainsi que l’organisation d’événements culturels. Chaque année, des bourses Chevening sont accordées à des diplômés universitaires marocains pour faire des études supérieures dans des universités au Royaume Uni.

De nombreux Britanniques font l’expérience du Maroc en visitant le pays en tant que touristes. Environ 130 000 Britanniques ont visité le Maroc en 2003 avec 90 000 au cours des six premiers mois de 2004, ce qui indique une augmentation de la popularité du Maroc en tant que destination de vacances. En réponse à cette demande croissante, les vols entre les deux pays vont se développer. Royal Air Maroc et British Airways proposent actuellement des vols quotidiens entre Londres et Casablanca. British Airways commença des vols vers d’autres villes en plus de nombreux vols commerciaux et charters vers le Maroc. En Grande Bretagne, la communauté marocaine continue de croître en taille et en influence.

 Article19.ma

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