Maroc-Espagne : si proches, mais pourtant si loin

Par Dr Mohamed Chtatou

Les relations séculaires de l’Espagne et du Maroc se caractérisent par une série d’événements historiques majeurs liant les deux nations dans le temps et dans l’espace, dans le contexte d’un ensemble d’arguments indéniables de grande importance humaine et signification civilisationnelle: l’avènement et la chute d’Al-Andalus 711-1492, l’instauration du protectorat espagnol sur le Sahara marocain occidental entre 1884 et 1975, la guerre du Rif 1921-1926, la participation de Soldats marocains regulares lors de la tristement célèbre guerre civile espagnole (1936-1939), de l’existence polémique des « territoires espagnols » de Ceuta et Melilla sur le territoire géographique et historique marocain et, plus récemment, des attentats terroristes dévastateurs perpétrés à Madrid le 11 mars 2004, un événement dramatique pour lequel 15 Marocains ont été inculpés devant les tribunaux espagnols.

Au commencement, une Espagne musulmane

L’invasion de l’Espagne a résulté à la fois d’une volonté des musulmans d’envahir cette contrée riche et si belle (firdaous « paradis » d’après certains historiens arabes) et d’un appel à l’assistance de l’une des factions wisigothiques, les « Witizans ». Devenus dépossédés après la mort du roi Witiza en 710, ils firent appel à Mūsā Ibn Noussair pour obtenir son soutien contre l’usurpateur Roderick. En avril 711, Mūsā envoya une armée amazighe dirigée par le général amazigh Ṭāriq ibn Ziyād à travers l’étroit passage maritime dont le nom moderne, le détroit de Gibraltar, tire son origine du nom de ce célèbre chef militaire amazigh ; en juillet de la même année, cette armée a pu vaincre Roderick dans une bataille décisive.

Au lieu de retourner en Afrique, comme initialement prévu, Ṭāriq se dirigea vers le nord et conquit Toledo, la capitale des Wisigoths, où il passa l’hiver de l’an 711. L’année suivante, Mūsā mena lui-même une armée nord-africaine dans la péninsule et conquit Mérida, après un long siège. Il atteignit Saruc à Tolède en été de l’an 713. De là, il s’avança vers le nord-est, s’emparant de Saragosse et envahit le pays jusqu’aux montagnes du nord. Il s’est ensuite déplacé d’ouest en est, obligeant la population à se soumettre ou à fuir. Mūsā et Ṭāriq ont été, toutefois, rappelés en Syrie par le calife omeyyade et sont partis en 714 à la fin de l’été.  A ce moment-là, la majeure partie de la péninsule ibérique était sous le contrôle musulman des armées amazighes.

Quelques siècles plus tard, le souverain de la fougueuse dynastie amazighe des almoravides, Yūsuf ibn Tāshufīn, parti de Marrakech pour la péninsule ibérique et s’avança lentement dans les champs d’Al-Zallāqah, au nord de Badajoz, où il battit une armée castillane sous le commandement du roi Alfonso VI. Cependant, incapable d’exploiter davantage sa victoire, il est retourné au Maghreb. Pendant deux ans, la politique almoravide en Espagne est restée indécise, mais il semble que le siège d’Aldo (1088) ait convaincu Yūsuf ibn Tāshufīn de la nécessité urgente de mettre fin aux règne des taifas s’il voulait sauver l’islam espagnol. À partir de 1090, il destitua les roitelets des taifas un à un, en commençant par ceux de Grenade et de Málaga ; l’année suivante, il détrôna ceux d’Almería et de Séville, puis le leader de Badajoz en 1093. Seul Rodrigo Díaz de Vivar (le Cid), exilé de sa Castille natale par le roi Alphonse VI, put résister aux amazighs, il établi un royaume indépendant à Valence – une nouvelle ṭāifa. La figure du Cid – le Seigneur (arabe espagnol : al-sīd), titre que lui ont attribué les Arabes – est assez curieuse. Il a d’abord servi comme mercenaire dans la ṭāifa de Saragosse, puis il est devenu un prince indépendant à l’est, gouvernant des états principalement peuplés de musulmans. Il eut cependant la chance de trouver des administrateurs efficaces parmi les Mozarabes résidant dans ses états ; de plus, sa superbe compréhension de la tactique almoravide lui permettait de surmonter son infériorité numérique. À sa mort, Valence resta sous le contrôle de ses forces jusqu’en 1102, date à laquelle elles furent forcées de l’évacuer et de chercher refuge en Castille. 

En Afrique, la dynastie amazighe almohade a finalement triomphé et ʿAbd al-Muʾmin (1130–113), successeur d’Ibn Tūmart, a porté son attention sur l’Espagne et sur le contrôle de tous les états musulmans de la région ibéro-nord-africaine. Parmi ceux-ci, ceux qui relevaient d’Ibn Mardanīsh (1147-1172) – qui réussirent avec l’aide d’un soutien chrétien à devenir les maîtres de Valence, de Murcie et de Jaén et à assurer la sécurité de Grenade et de Córdoba – se distinguèrent particulièrement.

Les sultans almohades prirent le titre de calife, introduiront une série de mesures religieuses sévères et cherchèrent à renforcer leurs états par la foi musulmane, c’est-à-dire en obligeant les juifs et les chrétiens à se convertir à l’islam ou à émigrer. Deux grands souverains, Abū Yaʿqūb Yūsuf (1163-1184) et Abū Yūsuf Yaʿqūb al-Mansūr (1184-1199), élevèrent l’islam occidental au zénith de son pouvoir. Bénéficiant des querelles qui divisèrent les chrétiens, al-Manṣūr vainquit le roi de Castille Alphonse VIII en 1195 lors de la bataille d’Alarcos. Mais malgré cette victoire, il s’est toutefois révélé incapable d’exploiter son triomphe, en répétant le sort qui avait frappé les Almoravides après al-Zallāqah. Des années plus tard, sous le règne de son successeur Muhammad al-Naṣīr (1199-1214), les chrétiens se vengèrent de cette défaite lors de la bataille de Las Navas de Tolosa. Cette bataille a créé un vide de pouvoir lequel certaines des taifas, parmi lesquelles figuraient ceux de Banū Hūd de Murcia et des Naṣrids d’Arjona en profitèrent pour s’affermir politiquement sur le terrain. La taifa Banu Hūd (1228-1238) insistait sur la résistance des musulmans contre les chrétiens qui, dirigés par Ferdinand III, occupaient la vallée du Guadalquivir. Par contre, Muhammad I ibn al-Ahmar (régnant à Grenade 1238–1273) s’est reconnu vassal du roi de Castille et l’a même aidé contre ses propres coreligionnaires musulmans. Cette politique réaliste lui a permis de conserver en sa possession le territoire de ce que sont les provinces modernes de Malaga, Grenade et Almería, ainsi que des portions de provinces voisines. Ainsi, après le milieu du XIIIe siècle et la reconquête de Jaén, Córdoba, Sevilla et Murcia par les Castillans et de Valence et les Baléares par la couronne catalane-aragonaise sous Jacques Ier (le Conquérant), aucun des dominions de l’islam sont restés en Espagne, à l’exception de Grenade, Minorque (jusqu’en 1287) et de la minuscule région de Crevillente, qui a rapidement disparu.

À la fin de 1491, la situation devint désespérée et Muhammad XII capitula. Mais avant de rendre la nouvelle publique, il a fait venir un détachement de troupes castillanes dans l’Alhambra dans la nuit du 1er au 2 janvier, dans le but d’éviter un soulèvement de la part de ses vassaux qui pourrait l’empêcher de respecter les conditions du pacte. La capitulation officielle et la fin du pouvoir politique musulman dans la péninsule ibérique ont eu lieu le lendemain, le 2 janvier 1492. Les minorités islamiques, telles que les Mudejars soumis (appelés plus tard Moriscos), sont restés en Espagne jusqu’au 17ème siècle, mais les musulmans et les juifs ont été expulsés en 1492 vers l’Afrique du Nord, surtout le Maroc, et l’Europe de l’Est ainsi que le Moyen Orient. Les Juifs et Les Musulmans apportèrent avec eux une riche « culture d’expulsion » faite de musique classique dite tarab al andalousi / tarab al-gharnati « musique andalouse / musique de Grenade », de cuisine raffinée, de costumes et kaftans, de savoir-faire politique et économique hors-pair et se sont installés dans les villes côtières de Mogador, Rabat, Salé, Tanger et aussi à Fès, Meknés et Tétouan et se sont mis au service des sultans, à travers le temps. Cette culture andalouse très riche et très sophistiquée est toujours présente dans le paysage culturel marocain d’aujourd’hui.

l’Alhambra, Grenade, Espagne.

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Le Maroc espagnol

Le protectorat espagnol sur le nord du Maroc s’étendait de Larache à l’ouest sur l’Atlantique jusqu’à 48 km au-delà de Melilla (déjà une possession espagnole) sur la Méditerranée. La région montagneuse de langue tamazight, le Rif, avait souvent échappé au contrôle du sultan marocain, appartenant ainsi à bled as-siba, terre de dissidence. L’Espagne a également reçu une bande de terre désertique au sud-ouest, appelée Tarfaya, adjacente au Sahara espagnol et en 1934, lorsque les Français occupèrent le sud du Maroc, les Espagnols prirent Ifni.

L’Espagne a nommé un khalīfah, ou vice-roi, choisi dans la famille royale marocaine comme chef de l’état et lui a fourni un gouvernement fantoche marocain. Cela a permis à l’Espagne de gérer ses affaires indépendamment de la zone française tout en préservant nominalement l’unité marocaine. Tanger, bien qu’il ait une population hispanophone de 40 000 habitants, a reçu une administration internationale spéciale régie par un mandoub ou un représentant du sultan. Bien que le mandoub fût en principe nommé par le sultan, il était en réalité choisi par les Français. En 1940, après la défaite de la France durant la Deuxième Guerre mondiale, les troupes espagnoles occupèrent Tanger, mais elles se retirèrent en 1945 après la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie.

La zone espagnole entourait les ports de Ceuta et Melilla, que l’Espagne détient toujours depuis des siècles, et comprend les mines de fer des montagnes du Rif. Les Espagnols avaient choisi Tétouan comme capitale et comme dans la zone française, des départements à effectifs européens ont été créés, tandis que les districts ruraux ont été administrés par interventores, ce qui correspondaient aux contrôleurs civils français. La première zone à être occupée par les Espagnols se trouvait dans la plaine, face à l’Atlantique, qui comprenait les villes de Larache, Ksar el-Kebir et Asilah. Cette zone était le fief de l’ancien gouverneur marocain Aḥmad al-Raisūnī (al-Raisūlī), moitié patriote et moitié brigand. Le gouvernement espagnol a eu du mal à tolérer son indépendance. En mars 1913, al-Raisūnī se retira dans un refuge dans les montagnes où il resta jusqu’à sa capture, douze ans plus tard, par le grand dirigeant amazigh, l’émir Ben AbdelKrim al-Khattabi, leader incontesté de la République du Rif 1920-1926.

Ben AbdelKrim était un Amazigh et un bon érudit en arabe qui connaissait les langues et les modes de vie arabes et espagnols. Emprisonné après la Première Guerre mondiale pour ses activités politiques subversives, il se rendit ensuite à Ajdir, dans sa tribu des Ait Ouriaghels, dans les montagnes du Rif, pour planifier un soulèvement. En juillet 1921, l’émir Ben AbdelKrim détruit une grande force espagnole sous le commandement du Général Manuel Fernandez Silvestre à Anoual, qui se suicida suite à cette défaite cuisante. L’émir installa par la suite la République du Rif, officiellement constituée en état indépendant en 1923. Il a fallu réunir à la fois des forces françaises et espagnoles de plus de 650 000 hommes sous le commandement du Maréchal Pétain pour venir à bout de ce leader amazigh. Vaincu en mai 1926, il se rendit aux Français, de peur de se faire exécuter par les Espagnols, et fut exilé à La Réunion.

Le reste de la période du protectorat espagnol a été relativement calme. Ainsi, en 1936, le général Francisco Franco lança son attaque contre la République espagnole depuis le Maroc et engagea un grand nombre de volontaires marocains les Regulares qui le servirent loyalement pendant la guerre civile espagnole. Bien que les Espagnols aient moins de ressources que les Français, leur régime ultérieur a été à certains égards plus libéral et moins sujet à la discrimination ethnique. La langue d’enseignement dans les écoles était l’arabe plutôt que l’espagnol, et les étudiants marocains ont été encouragés à se rendre en Egypte pour suivre une éducation musulmane. Il n’y a eu aucune tentative de dresser les Amazighs contre les Arabes comme dans la zone française, mais c’est peut-être à cause de l’introduction du droit musulman par l’émir Ben AbdelKrim lui-même. Après la répression de la République du Rif, les deux puissances protectrices coopèrent peu. Leur désaccord a pris une nouvelle intensité en 1953 lorsque les Français ont déposé et expulsé le sultan Mohammed V. Le haut-commissaire espagnol, qui n’avait pas été consulté, a refusé de reconnaître cette action et a continué à considérer Mohammed V comme le souverain de la zone espagnole. Les membres de l’Armée de Libération marocaine dans Gzennaya, forcés de quitter la région française après le lancement de la résistance militaire ont utilisé la zone espagnole comme lieu de refuge.

Le Maroc gendarme africain pour la sécurité de L’Europe

Le Maroc et l’Espagne se sont engagés récemment en septembre 2019 à coopérer plus étroitement pour lutter contre l’immigration clandestine, une question qui alimente la croissance de la politique d’extrême droite et populiste en Europe, quoiqu’après la quasi-réduction de moitié des arrivées de migrants en Espagne continentale cette année grâce à la vigilance des forces de sécurité marocaine.

Les deux pays vont travailler ensemble pour lutter contre les réseaux de migration illégale, le terrorisme transnational et le crime organisé, a déclaré à la presse le ministre espagnol de l’Intérieur, Grande-Marlaska Gomez, à l’issue d’un entretien avec son homologue marocain Abdelouafi Laftit récemment.

Ces dernières années, des centaines de milliers de migrants ont tenté chaque année de se rendre dans l’« Eldorado » européen à partir de l’Afrique du Nord, et des milliers d’entre eux sont morts en mer. Toutefois, des mesures hispano-marocaines plus strictes ont permis de réduire les chiffres, mais les attitudes à l’égard des migrants sont devenues l’une des principales lignes de fracture de la politique européenne, entraînant la montée des partis qui souhaitent des politiques plus sévères, surtout en Italie.

Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, sur la côte nord du Maroc, constituent un pôle d’attraction pour les Africains qui tentent de rejoindre l’Europe, à la recherche d’une vie meilleure. Les enclaves sont entourées d’une clôture de 6 mètres de haut surmontée d’un fil barbelé. Grande Marlaska Gomez a déclaré que l’Espagne retirerait les fils barbelés de la clôture entourant les deux enclaves tout en augmentant sa hauteur pour éventuellement limiter les passages.

Grande-Marlaska Gomez a indiqué, aussi, que les arrivées de migrants en Espagne métropolitaine avaient chuté de 45% jusqu’à 2019, mais il a ajouté que les arrivées dans les îles Canaries en Espagne atlantique avaient augmenté de 23%. L’Espagne coopérerait également avec des États de l’Afrique de l’Ouest tels que le Sénégal et la Mauritanie pour réduire les flux, a-t-il ajouté.

Les chiffres publiés par l’Organisation internationale pour les migrations montrent que 14 969 personnes sont arrivées en Espagne par voie maritime du 1er janvier au 28 août 2019, contre 28 579 à la même période l’an dernier. Les autorités marocaines ont empêché 57 000 migrants de se rendre illégalement en Espagne jusqu’en 2019, a déclaré en septembre 2019 le porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi.

Plus de 150 migrants ont pris d’assaut Ceuta le 30 août 2019, ce qui en a fait la plus grande brèche dans la clôture depuis l’été 2018. Le gouvernement espagnol a approuvé en août 2019 une aide de 32,2 millions d’euros au Maroc pour lutter contre les migrations illégales. L’Union européenne a promis, quant à elle, une aide de 140 millions d’euros pour la gestion des frontières afin d’aider le Maroc à limiter les flux migratoires grandissants.

Ainsi, l’Espagne et l’Union européenne ont de facto extériorisé la frontière européenne sur le territoire marocain pour mieux combattre l’immigration illégale africaine et de ce fait le Maroc est devenu le gendarme européen, par excellence, de cette nouvelle politique, avec l’Espagne comme le fer de lance.

Des migrants juchés au sommet d’une barrière frontalière séparant le Maroc de l’enclave espagnole nord-africaine de Melilla afin de tenter de sauter. (AFP)

Coopération

Les relations entre le Maroc et l’Espagne sont complexes, depuis les origines de l’énigme politique qu’est le Sahara occidental jusqu’aux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, longtemps entretenues mais souvent contestées. Les exercices militaires du Lion d’Afrique au Maroc en mars 2019 ont vu des soldats américains, canadiens, tunisiens, sénégalais et espagnols se joindre à leurs homologues marocains pour des exercices terrestres et aériens destinés à renforcer la coopération, le soutien et la compréhension tactique entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Le fait que le lion d’Afrique se soit déroulé au Maroc est significatif, le royaume cherchant à renforcer ses capacités en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme.

En avril 2O19, le secrétaire d’Etat espagnol à la Défense, Angel Olivares Ramirez, s’est rendu à Rabat en tant que chef d’une délégation pour rencontrer son homologue marocain et discuter d’une coopération accrue en matière de sécurité entre les deux pays. Les priorités de l’ordre du jour comprenaient les efforts en cours pour lutter contre la migration illégale et le trafic d’êtres humains, et comprenaient des discussions sur les forces spéciales et les capacités maritimes, ainsi que le renforcement de la collaboration en matière de cyber sécurité.

L’Espagne et la France sont les deux principaux fournisseurs européens de technologies de défense au Maroc, qui achète également de grandes quantités de matériel militaire américain. Le royaume devrait augmenter ses dépenses de défense à plus de 3,5 milliards d’euros d’ici 2022.

Les échanges de renseignements entre l’Espagne et le Maroc ont considérablement augmenté au cours des dernières décennies, en particulier après les attentats terroristes meurtriers perpétrés à Madrid en 2004, et à Barcelone et à Cambrils en 2017. Peu après la visite d’une délégation militaire espagnole en 2019 au Royaume chérifien, une opération antiterroriste menée conjointement a eu pour résultat la capture d’un djihadiste au Maroc qui préparait une attaque terroriste à Séville (sud de l’Espagne).

En juillet 2019, la marine marocaine a entrepris des exercices d’entraînement avec EUROMARFOR, une force maritime européenne composée de navires venus de France, d’Italie, du Portugal et d’Espagne. Amarrés à la base navale de Casablanca, les navires ont participé à plusieurs exercices de formation portant sur les opérations d’interdiction maritime (lutte contre les stupéfiants), les opérations de recherche et de sauvetage, la plongée, la protection contre les menaces terroristes, l’assistance médicale et les capacités d’intervention d’urgence.

Au vu de sa coopération croissante avec l’Espagne et d’autres pays de l’UE, le Portugal s’est également tourné vers le Maroc pour aider le pays à développer ses capacités navales, notamment en termes de développement d’une flotte sous-marine. En juillet 2019, le ministre marocain de la Défense, Abdellatif Loudiyi, a rendu visite à son homologue portugais, João Gomes Cravinho, à Lisbonne, pour discuter de leur frontière atlantique commune, de la bataille en cours pour endiguer la migration illégale et des préoccupations en matière de sécurité et de terrorisme. Dans le cadre de la relation bilatérale, des officiers marocains seront déployés sur des sous-marins portugais pour des exercices de formation. « Le Maroc est en train de se procurer des sous-marins et a donc besoin de savoir comment fonctionnent les marines et les sous-marins des pays voisins et leurs amis« , a déclaré Cravinho.

En ce qui concerne l’Espagne, les relations souvent tendues entre les deux pays se sont considérablement améliorées au XXIe siècle, comme l’a souligné le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez dans le journal El Pais, à l’occasion du vingtième anniversaire du couronnement du roi Mohammed VI. En effet, le Premier ministre a déclaré que « l’Espagne considère le Maroc comme un pays ami et un partenaire stratégique de premier ordre, avec lequel nous partageons progrès, prospérité et sécurité« , ajoutant que « nous travaillons ensemble à consolider la stabilité en Méditerranée occidentale« . Les relations entre les deux nations ont été, toutefois, tendues dans le passé, principalement en raison de la possession par l’Espagne des enclaves de Ceuta et de Melilla sur le sol marocain. 

Le ministère espagnol de l’Intérieur dépensera 32,7 millions d’euros pour l’amélioration de l’infrastructure et des systèmes de sécurité aux points de passage des frontières de Ceuta et Melilla. Les plans prévoient de changer les caméras de surveillance, de mettre en place un système de reconnaissance faciale et de retirer les fortifications en barbelés situées autour des deux villes, dans le but de moderniser les infrastructures frontalières. Il est à noter que le nombre d’immigrés clandestins dans les deux enclaves a considérablement diminué, passant de 1 028 en 2018 à 226 seulement en 2019 à ce jour.

Relations économiques

Plusieurs accords de partenariat économique ont été signés entre le Maroc et l’Espagne, notamment un protocole d’accord sur la création d’un partenariat stratégique pour l’énergie, aux termes duquel les deux parties s’engagent à créer un comité de partenariat sur l’énergie (CPE).

Les opérateurs privés marocains et espagnols devraient être davantage impliqués dans la mise en œuvre et la promotion du partenariat stratégique entre les deux royaumes. C’est l’une des principales résolutions prises en marge des pourparlers entre les rois Mohammed VI et Don Felipe VI. La visite au Maroc du couple royal espagnol qui s’est achevée le jeudi 14 février 2019 a insufflé une nouvelle dynamique aux relations hispano-marocaines, notamment sur le plan économique qui est l’un des piliers de cette coopération. Les deux souverains se sont félicités de l’évolution importante des relations économiques entre les deux pays, qui ont connu une dynamique au cours des cinq dernières années. Les deux pays ont signé 11 accords de coopération bilatérale dans plusieurs domaines.

 

Tétouan : la ville la plus « espagnole » du Maroc

L’Espagne est maintenant le premier client et fournisseur du Royaume. Quelque chose qui démontre l’intérêt du Maroc pour les opérateurs espagnols. « Cela devient clair et fondamental, le Maroc est un pôle de stabilité en Méditerranée. C’est dans cette position très positive que nous voulons élargir notre coopération. Un partenariat fondé sur le respect, le dialogue et la confiance mutuelle« , a déclaré Josep Borell, ministre espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération et de la Défense nationale, lors d’une conférence de presse co-organisée le jeudi 14 février 2019 à Rabat avec son homologue marocain Nasser Bourita. Ce dernier a saisi l’occasion pour rappeler que « la rencontre entre les deux souverains a donné un nouvel élan qualitatif aux relations entre les deux pays« . Une orientation qui s’est concrétisée par la signature d’une dizaine d’accords de coopération dans plusieurs domaines. Cette coopération structure un cadre de dialogue politique et de sécurité, un cadre d’actions culturelles et humaines ainsi qu’un cadre d’impulsion économique. Sur ce point, l’accent a été mis sur la consolidation des investissements entre les deux pays. Nasser Bourita a souligné dans ce sens que le roi Mohammed VI insiste sur la forte implication du secteur privé des deux pays, y compris à travers l’investissement du secteur privé marocain en Espagne. 

Il convient de rappeler que le Maroc représente la première destination d’investissement des entreprises espagnoles en Afrique. Environ 1 000 entreprises sont établies au niveau national. De même, plus de 20 000 entreprises espagnoles établissent des transactions commerciales directement ou indirectement avec le Royaume. 

Il convient également de noter que plusieurs accords de partenariat économique ont été signés mercredi 13 février 2019, en presence des rois Mohammed VI et Don Felipe VI. À cette fin, le protocole d’accord sur la création d’un partenariat énergétique stratégique engage les deux parties à créer un comité de partenariat énergétique (CPE), composé de représentants des ministères et des organismes et institutions publiques ou privées des deux pays. De même, l’Autorité des marchés financiers du Maroc (AMMC) et la Commission nationale du marché des valeurs mobilières d’Espagne (CNMC) ont signé un mémorandum d’accord en vue de la création d’un cadre juridique pour l’assistance et la coopération entre les deux institutions dans les domaines des marchés des capitaux et des bourses.

Culture de « las dos orillas »

Le mode de vie méditerranéen du nord du Maroc est influencé par l’Espagne. Les grandes avenues de Tanger et Tétouan se prêtent très bien au paseo, une habitude espagnole de se promener le soir. Des plats de dessert typiquement espagnols comme les churros sont toujours disponibles dans les menus du nord. Même jusqu’à Marrakech, on s’intéresse aux bocadillos, une sorte de sandwich espagnol. Et tandis que le Maroc est considéré comme un « pays du thé », on peut trouver un bon café espagnol sur les petites places de la médina de Tanger, Tétouan et de toutes les villes du nord marocain.

Plus subtilement, l’un des plats les plus célèbres du Maroc a une origine espagnole. La bastila (pastilla) est une tourte à la viande marocaine, généralement préparée pour des occasions spéciales. La viande est généralement du poulet ou du pigeon, mais il existe également des versions avec du poisson et des abats. Bastila est un travail d’amour et une belle combinaison de saveurs sucrées et salées. La viande est cuite lentement dans un bouillon la veille du service et déchiquetée avant d’être mélangée avec des herbes et des épices. Elle est ensuite enveloppée dans une couche de fine pâte werqa, badigeonnée de beurre et couverte d’une couche fine d’amandes grillées et moulues, de cannelle et de sucre, pour plus de douceur. La bastila demande du temps et de la patience, mais elle est considérée comme un plat de grand art culinaire de vrais gourmets.

L’architecture marocaine traditionnelle est généralement conçue pour se protéger de la chaleur torride de l’été et des invasions de tout genre. Les maisons marocaines de la médina ont souvent une porte solide, des murs épais et de petites fenêtres. Entrer dans ces maisons est une expérience révélatrice : derrière la lourde porte se trouve une maison élégante avec un jardin et un point d’eau. Cependant, dans le nord du Maroc, certaines maisons présentent des fenêtres en fer forgé sophistiquée. L’architecture maure de l’Alhambra a été réexportée au Maroc après la Reconquista. Tout au long de l’ère du protectorat, le style art déco s’est répandu au Maroc, en particulier dans les villes modernes de Casablanca et Rabat.

La culture partagée par le Maroc et l’Espagne est de grande importance aujourd’hui dans le vécu marocain comme en témoigne un riche corpus de musique, de littérature et d’architecture. L’héritage des échanges culturels est le véhicule par lequel les deux pays ont réussi à faire évoluer leurs relations en dépit des brouilles passagères. 

Parallèlement à la situation socio-politique troublée, on assiste à un regain d’intérêt espagnol pour les œuvres arabes et amazighes marocaines et à une volonté de comprendre le nouvel ‘islam espagnol’ pratiqué dans la péninsule ibérique par les migrants musulmans. 

Les mouvements migratoires massifs d’Afrique du Nord vers des villes aussi dynamiques que Barcelone, dont l’autonomie politique et le séparatisme culturel la placent dans une position marginale au sein de l’imaginaire national espagnol, ont attisé la curiosité pour le travail intellectuel et artistique issu d’un lieu de transition. Certes, la langue incarne à la fois un sentiment d’appartenance et un dépassement de frontières. À cette fin, les ministères de la Culture du Maroc et de l’Espagne, ainsi que plusieurs de leurs chambres de commerce respectives, ont soutenu une série de projets de traduction et d’échanges artistiques destinés à être interprétés ou distribués dans les principaux centres urbains des deux pays.

Un exemple notable de ceci est un projet appelé El Programa Al-Mutamid de Cooperación Hispano-Marroquí, ou le programme Al-Mutamid pour la coopération hispano-marocaine. Créé en 1999, il s’agit d’une entreprise commune de l’Institut international du théâtre de la Méditerranée (IITM) de Madrid et de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC) basé à Rabat. Nommé d’après Al-Moutamid (1040-1095), l’un des plus grands poètes d’Al-Andalus, le programme cherche à favoriser un échange d’idées et un dialogue ouvert par le biais de l’écriture, de la musique et des performances. Leur premier projet, intitulé Cuentos de las dos orillas, est un recueil de nouvelles qui expriment la relation contemporaine entre l’Espagne et le Maroc. Les histoires devaient être interprétées oralement afin d’honorer la tradition narrative hispano-marocaine. Huit auteurs ont été choisis pour rédiger des textes : l’IITM a fait appel à quatre auteurs espagnols, Rosa Regás, Magdalena Lasala, Antonio Álamo et le collectif de théâtre El Astillero. Pour sa part, l’ISADAC a choisi Miloudi Chaghmoum, Mustafa Al-Misnawi, Rachid Nini et Muhammad Azzedine Tazi. Intitulé Reencuentros: Memoria Andalusí [Rencontres: mémoire andalouse], les œuvres sont également distribuées sous forme imprimée dans l’édition bilingue de Cuentos de las dos orillas. La compilation signale une nouvelle direction dans les relations entre l’Espagne et le Maroc, une tentative visant à s’appuyer sur les legs artistiques du passé pour mieux comprendre les subtilités du présent.

Le présent et l’avenir

Le détroit de Gibraltar, un ruban d’eau d’une largeur de 13 km environ à son point le plus étroit, sépare les frontières nationales de l’Espagne et du Maroc. Par une journée ensoleillée, le Maroc est clairement visible depuis la ville portuaire espagnole de Tarifa. Cette proximité géographique a favorisé une histoire commune définie par des schémas de transit, d’occupation et de migration. De l’avènement et de la chute d’Al-Andalus à la controverse actuelle entourant les territoires espagnols de Melilla et de Ceuta, les relations entre l’Espagne et le Maroc ont été marquées par des échanges et des ambiguïtés continues. En effet, ces deux pays méditerranéens se sont occupés à des moments différents. Il en résulte un sentiment omniprésent de familiarité et d’éloignement entre les peuples des deux pays, un sentiment simultané de départ et de retour lors de déplacements entre ces deux territoires.

Cordoba : la ville la plus « marocaine » de l’Espagne

Cette dynamique fluide a pris de nouvelles complexités, alors que les sociétés modernes font face aux effets de la communication de masse, des migrations en plein essor, des frontières floues et de la polarisation croissante selon des critères religieux. La méfiance suscitée par les événements terroristes mondiaux, combinée à la question critique de l’immigration, a conduit à une renégociation des relations entre les deux pays méditerranéens. Le Maroc, pays majoritairement musulman et linguistiquement arabophone et amazighophone, et l’Espagne « européenne », désormais très laïque, doivent maintenant faire face à une nouvelle transformation de leurs relations, semée de difficultés politiques et pourtant reliées par des siècles de pollinisation culturelle croisée. Certes, la trépidation croissante avec laquelle « l’est et l’ouest » se regardent a eu de profondes répercussions sur les liens forgés entre las dos orillas « les deux rives » si proches mais en même temps si loin.

Le Maroc et l’Espagne partagent une histoire de reconnaissance mutuelle et d’éloignement qui remonte à plusieurs siècles. Aujourd’hui, cette relation doit être réinterprétée à l’ère de la migration postcoloniale, des disparités économiques et des nationalités ambiguës. Le nébuleux « espace entre les deux côtes » est un site important de cette renégociation, qui s’appuie sur les liens culturels du passé pour comprendre le présent.

Beignets espagnols churros prisés au Maroc

Mot de fin

Malgré les fusions culturelles et la proximité géographique qui unissent le Maroc et l’Espagne, les relations tendues entre les deux nations et leurs peuples sont indéniables. La disparité économique qui régit les schémas d’immigration contemporains du Maroc à l’Espagne. Avec cette disparité financière grandissante et avec la montée d’un islam affirmatif, l’animosité et la méfiance grandissent entre les deux nations. Le lieu principal de cette (dé) construction est souvent identifié comme la frontière entre l’Espagne et le Maroc, un site qui témoigne des lieux où les deux nations ne se rencontrent pas.

La géographie, l’histoire, la culture et le besoin de communication et d’échange obligent le Maroc et l’Espagne à accomplir un mariage de raison qui aboutira, dans le meilleur des mondes, à un tunnel entre l’Europe et l’Afrique sous le détroit de Gibraltar. Peut-on espérer la concrétisation d’un tel projet grandiose de communion qui rapprochera davantage les deux côtes (las dos orillas), dans un avenir proche, seul le temps le prouvera ?

Suivre Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

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