Par Dr Mohamed Chtatou

L’islam est la deuxième religion en France derrière le christianisme catholique, par le nombre de fidèles. La France compte le plus grand nombre de musulmans dans le monde occidental, principalement en raison de l’immigration en provenance de pays d’Afrique du Nord et de l’Afrique sub-saharienne durant la première moitié du siècle dernier. Un rapport de Pew Research de 2017 fait état d’une population musulmane de 5 720 000 personnes, soit 8,8% de la population totale de ce pays.

La majorité des musulmans en France appartiennent à la dénomination sunnite et sont d’origine immigrée, et environ 100 000 sont des convertis à l’islam d’origine ethnique française. La région d’outre-mer française de Mayotte a une population majoritairement musulmane à 97% d’une population de 270 372 d’après le recensement de 2019.

La France, la religion et la laïcité

La laïcité est enracinée dans un souvenir et une tradition de la Révolution française, lorsque l’Église catholique agissait comme une force antirévolutionnaire et pro-monarchique. Finalement, ce sentiment de laïcité en tant que principe central de la République française a conduit à la loi de 1905 qui sépare l’Église et l’État, imposant la neutralité de l’État à l’égard des religions et la neutralité religieuse des employés de la fonction publique. Mais depuis les années 1980, de nombreux hommes politiques et intellectuels ont réinterprété la laïcité pour limiter toutes les manifestations de religion à la sphère privée. Ainsi, une loi de 2004, interdisant les signes religieux remarquables dans les écoles publiques, illustre ce changement. Le pays aime à se voir comme une communauté daltonienne définie par sa citoyenneté politique et non par son appartenance ethnique ou sa religion, et se moque du « multiculturalisme anglo-saxon ».

L’affichage de leurs identités religieuses par les élèves pourrait conduire au prosélytisme et entraver la capacité de l’école à transmettre les valeurs républicaines, ont fait valoir les architectes de la loi de 2004. Bien que cette loi, en fin de compte, ne s’applique pas aux étudiants de l’université.

Aujourd’hui, alors que le catholicisme a beaucoup plus d’adeptes que n’importe quelle autre religion ou confession religieuse en France, le temps où la grande majorité des Français se considéraient comme catholiques est maintenant révolu. Un peu moins de la moitié de la population française se dit aujourd’hui catholique. Un sondage Ipsos / MORI réalisé en 2011 a montré que 45% des Français déclarent être chrétiens – pour la plupart catholiques – tandis que 35% déclarent ne pas avoir de religion et seulement 3% se déclarent musulmans.

La fréquentation des églises en France est parmi les plus faibles au monde, des enquêtes ayant montré que seulement 5% environ de la population totale assistent à la messe hebdomadaire. Toutefois, comme a souligné l’ancien président Sarkozy, la France reste un pays dont la « culture » est profondément catholique.

La laïcité étant aujourd’hui considérée comme l’une des pierres angulaires de l’identité de la République française, il s’ensuit que la place de la religion dans la vie publique est très limitée, notamment par rapport à son rôle dans la vie publique en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Alors que les politiciens britanniques ou américains s’efforcent souvent à être photographiés en présence de responsables religieux et que les grands événements nationaux, particulièrement en Grande-Bretagne, sont marqués par des cérémonies religieuses, ce n’est pas le cas en France. Même lorsqu’ils pratiquaient la religion chrétienne – et ce n’était point le cas pour aucun membre du gouvernement français en 2013 -, les personnalités publiques françaises de ces derniers temps ont généralement eu tendance à garder cette réalité à l’abri des regards.

Au cours des dernières décennies, Jacques Delors, ancien ministre socialiste des Finances et, plus tard, président de la Commission européenne, a constitué une exception assez unique parmi les personnalités politiques françaises. La fille de Delors, Martine Aubry, qui était jusqu’à récemment la première secrétaire du parti socialiste, a grandi dans une forte tradition catholique, mais n’est plus une catholique pratiquante. Et sous la Vème République, trois premiers ministres, Maurice Couve de Merville, Michel Rocard et Lionel Jospin, ont été protestants – même si cela n’a jamais été beaucoup commenté dans la presse.

Dans le secteur de l’enseignement public, la religion et les questions religieuses sont souvent considérées comme des sujets tabous. Cependant, ces dernières années, cette marginalisation de la religion a été remise en question face au nombre croissant de musulmans dans la France moderne. Bien qu’il n’y ait pas de cours d’éducation religieuse dans les écoles publiques françaises ni d’actes de culte, les programmes nationaux stipulent désormais l’obligation de sensibiliser les élèves aux aspects religieux de l’histoire, de la culture, et de l’art français.

Pour les parents qui souhaitent que leurs enfants reçoivent une éducation religieuse, cela peut être réalisé en dehors des heures de classe dans le secteur public ou en envoyant les enfants dans des écoles privées, la plupart d’entre elles – au moins en principe – sont dirigés par l’église catholique. Environ 18% des écoliers français sont dans des écoles « confessionnelles« , pour la plupart catholiques ; le chiffre s’élève à 40% en Bretagne. Au niveau secondaire, près du quart des élèves sont dans des écoles privées et les établissements secondaires catholiques tendent toujours à être surreprésentés parmi les établissements d’enseignement les plus performants en France. Le Collège Stanislas de Paris (catholique) du 6ème arrondissement de la ville de Paris a formé, à travers l’histoire, beaucoup de personnalités françaises qui ont fait l’histoire de ce grand pays occidental.

La France a longtemps eu une haine viscérale à l’égard de la visibilité de la religion dans l’espace public, et plus particulièrement chez les musulmans. Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Il faut approfondir un peu l’histoire française et ses relations tourmentées avec la religion (surtout après la Révolution), ainsi que les plaies ouvertes de la décolonisation, qui restent encore un sujet tabou.

La France a actuellement des politiques problématiques en matière d’intégration et d’assimilation. Alors que de plus en plus de représentants français de gauche et de droite s’accordent à dire que les musulmans, en tant que groupe, ne peuvent pas être intégrés (ce qui est d’ailleurs le même genre de récit que celui utilisé contre les juifs au XIXe siècle), il y a de plus en plus d’appels pour définir et isoler « l’Islam français » et mettre en œuvre des politiques visant à effacer la visibilité des musulmans des espaces publics. Les commentaires ignobles de Laurence Rossignol sont les conséquences de cette institutionnalisation en cours du sentiment antimusulman, réconfortée et justifiée par une sorte de féminisme laïciste farouche.

Mais au lieu d’avoir l’effet escompté, ces politiques déclenchent une réaction qui conduit à un communautarisme important et à une crise d’identité forte, en particulier parmi les jeunes immigrants français de deuxième et troisième génération, ce qui a amené certains à se joindre à des mouvements religieux extrémistes qui comblent cette identité de manière opportuniste.

Pour mieux comprendre ce phénomène, il est nécessaire de rappeler l’histoire coloniale française. Le rôle crucial du passé colonial français, plus particulièrement au lendemain de la guerre d’indépendance en Algérie, a modifié la vision française de l’assimilation, plus particulièrement vis-à-vis des populations musulmanes.

Maryam Pougetoux, 19 ans, est étudiante ordinaire à Paris IV, l’un des campus de la Sorbonne, où elle étudie la littérature. Elle est présidente de la section locale de l’UNEF, l’union des étudiants, une institution importante en France. Elle est également musulmane et porte le hijab.

Le 12 mai 2018, Pougetoux est apparu sur la chaîne de télévision française M6 pour évoquer certaines des manifestations organisées par le syndicat des étudiants au sujet du système éducatif du pays. Une heure après, Laurent Bouvet, politologue et intellectuel public autoproclamé, publia une capture d’écran de l’interview de Pougetoux sur sa page Facebook. « À l’UNEF, la lutte intersectorielle contre la discrimination est bien engagée. La présidente de l’UNEF le dit bien « , écrit-il sarcastiquement. Peu de temps après, l’essayiste Celine Pina a écrit sur Facebook que Pougetoux était un exemple de « l’infiltration d’associations d’étudiants par les Frères Musulmans », jugement purement raciste et xénophobe stigmatisant les musulmans de France, sans preuve aucune.

Les publications à ce sujet sont devenues depuis virales, déclenchant une controverse nationale qui traîne depuis lors, dominant la couverture médiatique et suscitant même la réaction de hauts responsables du gouvernement. Pougetoux, a même été caricaturé pour un numéro du magazine satirique Charlie Hebdo, est devenue indirectement le dernier sujet de la bataille que mène actuellement la France pour valoriser l’identité nationale.

France, immigration et Islam

L’islam et l’immigration en général ne peuvent pas être déconnectés de l’héritage colonial et des plaies encore ouvertes de la guerre d’indépendance de l’Algérie, qui se manifeste inconsciemment, de temps à autre, dans la société et la politique françaises. L’histoire de la guerre en Algérie n’a toujours pas été complètement dévoilée et le traumatisme n’est donc toujours pas guéri.

En ce qui concerne le statut de l’islam pendant la colonisation, à quelques rares exceptions près, les musulmans français n’étaient pas considérés comme des citoyens français, mais plutôt comme des sujets auxquels un statut spécial a été appliqué. Une assimilation totale et une allégeance à la laïcité – un concept indéfinissablement flou qui implique une stricte neutralité religieuse des institutions de l’État qui vise paradoxalement à protéger la liberté religieuse des citoyens – sont considérées comme des conditions essentielles pour pouvoir prétendre à la citoyenneté française. C’est le signe d’une tendance à la laïcité en France aux XXème et XXIème siècles, dans laquelle toute forme de visibilité de la religion dans l’espace public est gommée, et que la politique d’appartenance implique une soumission totale à une interprétation étroite de la laïcité, condition sine qua non de l’assimilation.

Vu de la métropole, l’échec de l’assimilation de l’Algérie à l’empire français a souvent été attribué à son caractère musulman. Cet échec a validé dans l’esprit de nombreux citoyens français l’image d’une religion qui résiste naturellement à l’assimilation et peut également constituer une menace pour l’existence même de l’État.

Les pratiques religieuses des immigrés de première génération en France sont étroitement liées à leur culture d’origine plutôt qu’à l’islam orthodoxe. Avant le regroupement familial, les immigrés ne se sont pas immergés dans la société française car ils ne considéraient pas sérieusement s’établir de façon permanente en France. Ils ont préféré rester cachés afin de ne pas attirer l’attention des autorités françaises, de peur d’être expulsés. Par conséquent, les pratiques de l’islam étaient souvent épisodiques plutôt que régulières et les lieux de culte étaient très limités et peu sûrs. Les politiques de regroupement familial ont toutefois entraîné un changement radical dans les relations entre les communautés d’immigrés et l’État français, les familles ayant été officiellement fusionnées dans le système français. Mais avec le regroupement familial, la religion est devenue une partie intégrante de la vie familiale en France : « un brin de chez soi loin du bled » dans le langage édulcoré des immigrés nostalgiques.

En effet, la restauration de l’unité familiale et la naissance d’enfants en France ont permis à l’islam de retrouver le même statut qu’il occupait dans son pays d’origine. Par conséquent, la regroupement familial, pierre angulaire du processus du règlement du statut social, a conduit à un mouvement de construction de mosquées dans toute l’Europe. Par conséquent, le mouvement visant à augmenter le nombre de mosquées et la visibilité accrue de l’islam dans les années soixante-dix était une conséquence logique de l’intégration des populations musulmanes plutôt qu’une renaissance de l’islam ou un retour à la religion.

La France et son passé colonial

En France, le passé colonial n’est pas mort et ce n’est même pas le passé. Le Front national de Marine Le Pen est souvent décrit comme un parti néo-fasciste, mais contrairement à d’autres mouvements d’extrême droite en Europe, ses origines ne se trouvent pas dans les idéologies de Mussolini et de Hitler, mais dans l’histoire coloniale de la France.

L’historien Benjamin Stora a décrit cette toile de fond comme un « transfert de mémoire » : les souvenirs de l’époque coloniale à travers la Méditerranée sont transférés à la France contemporaine. Des millions de Français vivent encore des points de vue divergents sur l’Algérie : les familles d’un million de conscrits français qui ont servi dans la guerre ; ceux des Pieds Noirs d’environ un million (chrétiens et juifs) qui ont fui l’Algérie après son indépendance en 1962 ; ceux de centaines de milliers de harkis, des Algériens musulmans qui ont travaillé aux côtés des colons français et qui ont ensuite fui vers la France.

Et puis, bien sûr, il y a les enfants de migrants d’Afrique du Nord, dont beaucoup se sentent privés de leurs droits. Gilles Kepel, éminent universitaire français, a expliqué comment certains de ces jeunes, « consciemment ou inconsciemment », « réorganisaient » les combats racontés par les chibanis (vieux) que sont leurs parents ou leurs grands-parents lors de leur installation en France.

Il ne faut pas manquer l’état d’urgence récent en France pour voir comment la guerre en Algérie est toujours présente dans le subconscient de l’hexagone. La constitution française de 1958 et sa forte concentration de pouvoirs exécutifs sont nés de ce conflit. Des termes tels que « assimilation » et « intégration », très utilisés de nos jours, lorsque l’on parle d’immigration, nous ramènent à cette époque. La France a du mal à penser à l’islam autrement qu’en termes d’assimilation ou de ghettoïsation, c’est en raison de la façon dont elle a traité son territoire algérien de 1848 à 1962. Ceci était antérieur, bien sûr, à la laïcité.

Il semble que l’attentat terroriste de Nice du 14 juillet 2016 ait ouvert une boîte de Pandore de souvenirs douloureux et d’âpres préjugés. Contrairement aux attentats de Paris de 2015, cette attaque a eu lieu dans une région caractérisée par une forte présence de familles « rapatriées » de l’Algérie coloniale. D’ailleurs, le sud-est de la France a été l’un des foyers de la montée en puissance politique du Front national.

Le parallèle avec le passé de la France en Algérie est la perception qu’il s’agit désormais d’une guerre sans ligne de front, dans laquelle le danger peut surgir à tout moment, n’importe où, et dans laquelle les Arabes vivant au sein de la France forment une entité distincte, homogène et menaçante. Sous l’égide de Marine Le Pen, le Front national peut avoir neutralisé son antisémitisme (en se séparant, pour des raisons électorales, des restes de l’ère nazie de Vichy) ; mais il continue de proférer allègrement la notion coloniale selon laquelle la « vraie » identité française est menacée par la culture musulmane. En résumé, son récit est le suivant : les bons musulmans sont ceux qui restent soumis et dominés, comme à l’époque des possessions coloniales françaises.

La nostalgie de la puissance coloniale française est toujours présente, même si elle est inexprimée. Pourtant, comme l’a analysé Stora et d’autres, la connaissance de cette époque reste inégale, tant chez les musulmans français que chez les non-musulmans. Le Musée national d’histoire de l’immigration n’a été inauguré qu’en 2014.

Lors d’un récent débat parlementaire sur l’état d’urgence, un des politiciens français, Bruno Le Maire, actuel ministre des Finances, a fait une déclaration extraordinaire qui en dit long sur la direction que prend le pays. Le Maire vient du côté gaulliste du sérail politique – pas du Front national (qui hait De Gaulle parce qu’il a négocié l’indépendance de l’Algérie). Selon lui, l’ennemi qui doit être « combattu avec la plus grande force en France » est « l’islam politique« . Il n’a pas dit « fondamentalisme djihadiste ». Il a défini l’islam politique comme « un islam qui critique notre culture » et « veut rendre les femmes invisibles ». C’est ce que pensaient, d’ailleurs, les colons français des musulmans en général.

Le modèle républicain français n’est pas responsable du terrorisme qu’il subit. Mais c’est un pays européen qui, contrairement à d’autres pays frappés par le terrorisme, doit encore faire face à son passé colonial très pesant s’il veut construire un avenir inclusif et prometteur pour tous ses citoyens.

Menace Islamiste sur la France

Depuis le début de 2015, les djihadistes ont tué plus de 300 personnes et en ont blessé des milliers d’autres lors d’une série d’attaques effroyables dans des villes européennes. Les assaillants ont conduit des camions et des fourgonnettes dans la foule, se sont fait explosés dans des attentats-suicides, ont effectué des tirs en masse et ont utilisé des couteaux et des haches pour attaquer, même décapiter, leurs victimes. Dans l’ensemble, les assaillants étaient des locaux, mais ils ont souvent reçu un soutien idéologique et des instructions pratiques de la part de maîtres terroristes membres de l’État islamique Daech (également connu sous le nom d’ISIS).

Dans son nouveau livre, le politologue français Gilles Kepel affirme que parmi les pays européens, la France a connu le pire de cette nouvelle vague de terrorisme. Bien que le phénomène de l’extrémisme islamiste « ne soit pas exclusivement français« , écrit-il, « le cas français est plus fort et plus profond » que ceux d’autres pays. Quelque 6 000 personnes, dont 1 800 originaires de France, sont venues d’Europe occidentale pour rejoindre l’Etat islamique Daech en Irak ou en Syrie ou dans l’une des « provinces » du califat : en Algérie, en Égypte, en Libye, au Mali et au Yémen. De retour chez eux, ils forment des cellules terroristes, pour continuer le Jihad contre les « croisés » salibiyoune. Le réseau djihadiste franco-belge, composé en grande partie de combattants de l’Etat islamique de retour, s’est révélé être le plus grand et le plus meurtrier des gangs terroristes européens, tuant 162 personnes lors de multiples attaques à Bruxelles et à Paris en 2015 et 2016.

Le but de Kepel dans « Terreur en Hexagone : genèse du djihad français » est de situer la récente explosion de djihadisme dans son pays dans le contexte du bouleversement politique que la France a connu ces dernières années. Il attribue principalement la menace terroriste au fondamentalisme islamiste, mais le considère comme un élément d’une montée en puissance de la politique identitaire. À son avis, cette tendance plus large représente une menace profonde pour la société française, car elle est incompatible avec les idéaux français traditionnels. Pour cette raison, le livre ne traite pas vraiment du djihad « en Occident ». Au contraire, Kepel propose une inculpation passionnée de l’extrémisme religieux dans la politique française.

Identité et islam en France

Être français, c’est être citoyen français, quels que soient votre race, votre origine ou votre religion. C’est un idéal noble à honorer et qui offre une garantie d’acceptation et de traitement équitable.

En réalité, le chemin vers l’inclusion, quel que soit le système d’intégration, est semé d’angoisse, d’embûches, de tension et de vestiges de l’histoire. Cette histoire est familière aux pays d’Europe où la diversité et la perception de la nature irréconciliable de l’intégration et de l’identité musulmane préoccupent les débats, les politiques et les actions au niveau national. Au lieu de politiques économiques et sociales visant à améliorer la situation de tous les membres de la société, on se concentre de manière malsaine sur la culture et la religion.

Il existe depuis longtemps des tensions entre les identités française et musulmane. D’une part, la tradition française de laïcité exige que l’identité nationale française soit dominante par rapport à toutes les autres identités. Il y a une longue histoire de la république française luttant contre la domination de l’église catholique. On craint donc que, lorsque les musulmans contemporains revendiquent leur identité religieuse, ils menacent la tradition française de laïcité. Mais il existe également un élément de stigmatisation anti-minorité dans la peur française de l’islam. La religion principale en France a toujours été le christianisme et l’islam est perçu par certains comme une nouvelle menace pour cette tradition. En outre, de nombreux musulmans en France sont des migrants originaires d’anciennes colonies françaises et cette histoire entretient des tensions persistantes et des souvenirs douloureux.

Ces 10 à 15 dernières années, il y a eu une politisation accrue de l’islam en raison du terrorisme des extrémistes religieux et des guerres menées par les Occidentaux en Afghanistan, en Irak et ailleurs au Moyen-Orient. En outre, il est également important de noter que de nombreux musulmans en France se sentent en conflit quant à la manière d’équilibrer leurs engagements identitaires complexes envers la religion et la nation française.

Il existe de nombreuses preuves de sentiments antimusulmans en France. Des études récentes suggèrent que les musulmans font face à une gamme de discriminations allant du marché du travail à la suspicion et à l’hostilité dans la vie quotidienne.

À bien des égards, il s’agit d’un lien naturel, car l’islam est une religion. Cependant, l’un des points clés à prendre en considération est que les attitudes des gens ont des origines complexes. De plus, il est important de noter que les mêmes personnes qui sont principalement conçues comme des « musulmans » en France n’ont pas toujours été perçues sous cet angle religieux. À leur arrivée dans les années 50 et 60, ils étaient avant tout considérés comme des « travailleurs migrants » venus aider la France à se reconstruire après la Seconde Guerre mondiale. Cela a conduit à divers débats sur la manière de gérer leurs conditions socio-économiques. Plus tard, ils ont été vus sous l’angle de leurs origines nationales, car il est devenu évident que les Algériens et les Marocains peuvent être confrontés à des défis d’intégration différents de ceux des immigrants sénégalais, portugais ou italiens.  C’est dans les années 90 et au début des années 2000 que la religion et l’islam sont devenus un moyen plus important de comprendre les défis de l’intégration. Cela était dû en partie à la politisation globale de l’islam et il s’agit d’un problème important.

Construire une société plus inclusive

Tout comme la situation économique des communautés musulmanes est restée inférieure à celle du reste de la société française, leur intégration spatiale est aussi un échec flagrant. En effet, la plupart de ces communautés vivent dans les banlieues. Cependant, le terme français ne fait pas référence à la même réalité qui décrit la banlieue américaine « suburb ». La ségrégation spatiale est si importante que de nos jours, l’islam et les banlieues sont trop souvent considérés ensemble.

Cette ségrégation est directement liée à l’histoire des immigrés musulmans. L’après-guerre a apporté de nombreuses évolutions aux banlieues. Au cours de l’âge d’or de 1945 au milieu des années 1970, la France connut une croissance économique importante. Cette période était également accompagné d’une expansion démographique, concentrée dans les villes. Cela exigeait une réponse rapide par l’État afin d’accueillir à la fois des immigrés et des travailleurs français affluant dans les villes. Entre 1958 et 1973, 195 zones urbaines regroupant plus de 2 millions de logements ont été construites. Ces logements ont souvent été désignés comme des « grands ensembles » connus sous l’appellation : Habitation à Loyer Modéré (HLM) – c’est-à-dire logements sociaux. Ils ont été perçus comme une solution sociale, un moyen d’obtenir les commodités modernes et un réel lien social. La crise économique des années 1970 a radicalement transformé cette idée. Les logements qui d’habitude sont synonymes d’intégration sont devenu associé à la chute dans la pauvreté, la misère et l’immobilisme social. Le logement social apparaît de plus en plus comme un logement forcé pour ceux qui ne pouvaient pas se permettre de vivre ailleurs, un vrai ghetto.

En fait, la plus grande partie de l’immigration de musulmans au cours du XXème siècle a été composé d’immigration massive et non qualifiée. Ainsi, de nombreux étrangers ayant immigré en France afin de trouver un emploi étaient souvent relégués aux banlieues car ils devaient rester en milieu urbain pour les besoins de leur travail mais ne pouvaient pas se permettre d’y loger.

Ainsi, le terme banlieue ne désigne pas seulement une dimension spatiale. Il détient également une valeur sociale à dimension biaisée. Quand on parle des banlieues, on ne pense pas seulement à sa géographie mais surtout à sa dimension sociale et culturelle. En fait, au début des années 1990, le taux de chômage dans les banlieues était trois fois plus élevé que la moyenne nationale. Les problèmes économiques, et surtout la montée en flèche du chômage, ont fait des banlieues un lieu d’exclusion spatiale et sociale.

D’une part, les banlieues sont des lieux de misère et de pauvreté. D’autre part, les origines ethniques de ses habitants placent les banlieues au cœur du problème de la discrimination religieuse et raciale. En fait, les conditions et caractéristiques actuelles des banlieues sont le résultat des politiques répressives qui ont créé un fossé entre les banlieues et le reste de la France. Le décalage entre l’idéal de la République française et la réalité de la vie dans les banlieues pour les enfants d’immigrés a créé un sentiment de rejet pour beaucoup de la seconde ou troisième génération d’immigrés.

Y a-t-il un avenir pour l’islam en France ?

La loi de 1905 exige que l’État soit neutre à l’égard de la religion et garantisse un traitement égal pour les différents groupes religieux. La France doit prendre en compte la diversité et la nature décentralisée de l’islam et des musulmans français.

Cependant, la réalité est que toutes les religions en France ne sont pas traitées sur un pied d’égalité et que l’islam en France ne bénéficie pas de toutes les ressources et dispositions accordées aux autres religions. Une action constructive viserait à assurer une égalité de traitement complète pour répondre aux défis spécifiques posés par l’islam : revenir à l’esprit de la loi de 1905 non seulement en renforçant la liberté de religion et en évitant toute ingérence dans les pratiques religieuses, mais aussi en encourageant les musulmans français à construire des institutions religieuses conformément à la loi de 1901 sur les organisations à but non lucratif, comme il est d’usage avec d’autres confessions.

Enfin, les réformes proposées par Macron doivent être conduites de manière transparente et réaliste et ne peuvent être réalisées sans une implication totale des musulmans français dans un véritable dialogue. Mais un tel projet est voué à l’échec si les musulmans français ne s’organisent pas, prennent l’initiative au lieu d’attendre que les autorités publiques choisissent leurs interlocuteurs musulmans préférés.

Article19.ma

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