Par Mohamed Chtatou

La Tunisie est apparue, jusqu’à présent, comme l’unique réussite des soulèvements du printemps arabe de 2011. Alors que la Libye, le Yémen et la Syrie ont sombré dans la guerre civile et que l’Égypte est devenue une dictature militaire, la Tunisie a opté plutôt pour une transition et la préservation de sa démocratie. En fait, sa transition a bénéficié de plusieurs avantages structurels, notamment: une population homogène, une armée politiquement faible, une société civile forte et un rapport de force relatif entre les islamistes et les laïcs. La transition tunisienne reste cependant pour le moins très fragile. Au cours des dernières années, les Tunisiens ont été amèrement déçus par la démocratie à cause de son incapacité à améliorer l’économie et, par conséquent, leurs conditions de vie.

Le cas Essebsi

Essebsi a contribué à maintenir unir un environnement politique instable. C’était un laïc mais il a essayé, néanmoins, de gouverner au nom de tous les Tunisiens. Il a également navigué dans des mers déchaînées en formant une coalition délicate, avec le mouvement politique islamiste modéré d’Ennahda.

Après le limogeage de Ben Ali, les plaintes concernant l’état de la démocratie en Tunisie se sont poursuivies sans relâche. En réponse, Essebsi a fondé le Comité des libertés individuelles et de l’égalité en 2017. Le Comité était chargé d’identifier les lois anticonstitutionnelles et de proposer des réformes.

En collaboration avec les organisations de défense des droits de l’homme et de la société civile, le comité a proposé des modifications majeures aux lois limitant l’égalité des sexes. Celles-ci comprennent l’égalité des droits en matière d’héritage et le droit d’épouser des non-musulmans. A la mort d’Essebsi, de nouvelles lois sur l’héritage étaient sur le point d’entrer en vigueur et étaient considérées par les islamistes comme un  acte contraire aux préceptes de l’islam.

L’ancien président a également pris des mesures pour améliorer la liberté de la presse. Selon les évaluations annuelles de Reporters sans frontières, Tunisie est passée dans le classement en matière de liberté de la presse du 164ème rang sur 180 pays au 72ème sous le régime d’Essebsi.

Le mandat d’Essebsi n’était cependant pas sans faille. La Tunisie a connu de graves difficultés économiques depuis 2014. Le pays est également confronté, à ce jour, à une grave crise sécuritaire sous forme d’une violente insurrection djihadiste. Le tourisme, pierre angulaire de la croissance économique, a diminué en raison du terrorisme et de l’instabilité qui en a résulté.

En fait, les réformes qui ont valu à Essebsi beaucoup d’éloges en Occident ont souvent provoqué une vive réaction des forces conservatrices en Tunisie, en particulier des islamistes. Et malgré le fait de donner plus de liberté notamment à la presse et aux journalistes, les Tunisiens continuent de vivre sous la surveillance du gouvernement. Leur liberté d’expression est toujours restreinte aujourd’hui par le grand frère.

Un vote crucial

Les électeurs ont montré peu de confiance dans les partis politiques actuels et une désillusion croissante à l’égard du format actuel de la démocratie dans le pays. Ainsi, les élections de septembre et octobre 2019 constitueront sans aucun doute un grand test pour la jeune démocratie tunisienne.

Alors que le risque d’intervention militaire et d’instabilité plus grande dans la période préélectorale est susceptible d’être extrêmement faible, il sera néanmoins important de se concentrer sur les événements post-électoraux. Il est très important que les relations entre les partis religieux conservateurs et les partis laïcs et progressistes restent courtois et pacifiques.

Néanmoins, la montée des candidats populistes et le recul relatif du soutien aux partis politiques traditionnels dominants tels qu’Ennahdha et Nidaa Tounes pourraient mettre à rude épreuve les normes politiques créées sous le mandat d’Essebsi.

In fine, ce sera un long chemin vers la stabilité démocratique: sinueux et semé d’obstacles. Mais dans l’ensemble, la Tunisie a résisté aux tendances observées dans la région et les Tunisiens sont prêts à relever le défi de poursuivre leur longue marche vers la liberté, l’état de droit et la démocratie.

Des résultats électoraux déconcertant

Plus de huit ans après, la Tunisie reste confrontée à de nombreux problèmes: l’économie est morose, le niveau de vie ne s’est pas amélioré et les attaques terroristes ont sérieusement affecté le secteur du tourisme et, par conséquent, l’économie. Mais deux événements survenus en septembre dernier – le premier tour de l’élection présidentielle et le décès de l’ancien dictateur Zine el Abidine Ben Ali en Arabie saoudite – ont fourni des informations utiles sur les progrès réalisés par la démocratie naissante.

Vingt-six candidats se sont présentés aux élections pour succéder au président Beji Caid Essebsi, décédé en juillet. Au premier tour, aucun candidat n’a remporté plus de 50% des suffrages, y compris les deux gagnants du scrutin, Kais Saied, un militant peu connu professeur de droit, et Nabil Karoui, un magnat des médias emprisonné pour évasion fiscale et blanchiment d’argent, se battront au deuxième tour en octobre. Les partis au pouvoir ont été vivement critiqués par les électeurs et ont donc été ignorés lors des élections, pour ne pas dire, bien sûr, complètement rejetés pour leur piètre imagination en ce qui concerne les attentes réelles des Tunisiens ordinaires d’aujourd’hui.

Cependant, aucun des finalistes n’inspire confiance. Kais Saied, qui est indépendant et a mené une campagne discrète, soutient la réintroduction de la peine de mort et considère que l’homosexualité est un complot étranger. Au deuxième tour, son adversaire, Nabil Karoui, a utilisé sa propre chaîne de télévision, Nesma, pour annoncer en grande pompe ses activités caritatives. Il fait campagne depuis une cellule de prison, après avoir été emprisonné en août dans ce que ses partisans ont qualifié de machination politique contre lui et sa carrière politique prometteuse.

Le fait que les Tunisiens se soient tournés vers deux populistes décevra beaucoup, mais il est important de ne pas perdre de vue la signification de l’élection. La présidence est en grande partie symbolique et les enjeux seront encore plus importants lors des prochaines élections législatives d’octobre. Ce qui est remarquable en fait, c’est que les Tunisiens ont choisi de rendre leur verdict à travers les urnes, ce qui, après une élection dynamique et âprement disputée, a été, comme le montrent les résultats du premier tour, véritablement ouvert et libre et compétitif. Cela ne s’est jamais produit sous Ben Ali, le despote qui a dirigé le pays pendant 23 ans et en a fait une kleptocratie corrompue et brutale, jusqu’à ce qu’il soit contraint de s’exiler avec sa famille lorsque les manifestants ont envahi les rues de Tunis en janvier 2011 pour donner le coup d’envoi au Printemps arabe. La Tunisie est peut-être une démocratie imparfaite, mais sa résilience est un immense succès national et régional et une fierté culturelle pour tous les Arabes.

Désenchantement

Néanmoins, la désillusion par rapport à la situation politique et économique actuelle a grandement contribué à la radicalisation des jeunes Tunisiens. Environ 30.000 d’entre eux ont tenté ou ont réussi à se rendre sur les champs de combats en Syrie et en Irak pour se battre au nom de Daesh. Beaucoup cherchent maintenant à revenir, bien qu’une telle décision les mènera peut-être en prison étant donné l’insurrection jihadiste en cours dans le pays. En fait, Tunis, la capitale, a été secouée par deux attentats-suicides à la bombe perpétrés en juin et revendiqués par le groupe terroriste État islamique.

Au total, force est de constater que la transition de la Tunisie vers la démocratie s’est révélée plus résiliente que certains ne le prévoient. La campagne électorale, en grande partie pacifique, a fait naître l’espoir que le pays transférera sans heurts son mandat et ses fonctions présidentielles d’un dirigeant élu à un autre, une situation généralement considérée comme un obstacle majeur au développement des jeunes démocraties.

Néanmoins, l’élection a été marquée par de nombreuses controverses et surprises. Le chef présumé, Karoui, un nabab des médias, a été emprisonné en août dans une affaire controversée d’évasion fiscale, mais reste sur le bulletin de vote. Le parti conservateur du président défunt a créé une rivalité entre les anciens dirigeants, tandis que le principal parti islamiste modéré du pays, Ennahda, a présenté un candidat pour la première fois. Deux douzaines de candidats se sont disputés l’élection, y compris les derniers de l’ancien régime autocratique en plus du premier candidat tunisien homosexuel.

Beaucoup attribuent le succès de la Tunisie à un esprit de compromis des formations politiques disparates du pays, qui ont conclu un pacte en 2013 pour éviter le terrible sort de l’Égypte. Le pays a également mis en place une Commission Vérité et Dignité (IVD), qui a mis en lumière les violations commises par l’ancien régime dans un esprit de justice transitionnelle, et feu le Président Beji Caid Essebsi a guidé la transition de la Tunisie vers la démocratie, tout en étant un haut responsable de l’ancien régime, il a mis en oeuvre des réformes juridiques et conduit son parti à une coalition gouvernementale avec un parti islamiste, Ennahda.

M. Essebsi n’a pas laissé de successeur et, depuis son décès, plusieurs candidats se disputent la circonscription conservatrice laïque qu’il représentait, notamment le Premier ministre Youssef Chahed et le ministre de la Défense, Abdelkarim Zbidi.

Ennahda, le parti islamiste modéré avec lequel Essebsi travaillait, a désigné Mourou comme candidat à l’élection présidentielle, après avoir précédemment évité la présidence de peur des pressions qu’un gouvernement islamiste devra subir de la part du grand public. Une telle candidature rappelle comment la Tunisie a réussi à éviter le sort de l’Égypte, qui avait élu le président islamiste Mohamed Morsi en 2012, puis vu sa brève expérience de la démocratie prendre fin par un coup d’Etat militaire.

Des visions futures extrêmement divergentes

Le prochain tour des élections présidentielles présentera les citoyens de cette petite nation nord-africaine avec des visions futures extrêmement différentes. M. Saied veut réécrire la constitution pour donner plus de pouvoir aux conseils locaux. Il s’oppose ouvertement aux propositions récentes de réformes progressistes visant à abroger les lois sur l’héritage de la Shari’a et à abolir les lois punissant sévèrement les couples de même sexe. M. Karoui, l’homme d’affaires emprisonné, est d’un tempérament plus autoritaire que socialement progressiste. S’il gagne, il renforcera probablement les pouvoirs de la présidence.

La transition de la Tunisie vers une démocratie stable et mature est encore possible si les électeurs et les dirigeants du pays souscrivent à l’idée que la démocratie est désordonnée, imprévisible et parfois antagoniste. Mais les principaux candidats à la présidence, qui n’ont aucune expérience passée avec le gouvernement précédent, devront absolument tolérer l’incertitude.

Un avenir sous surveillance

Les voisins arabes autoritaires de la Tunisie, qui souhaitent voir cette démocratie fragile et timide, de préférence étouffée, surveillent de près ce pays, petit en terme d’espace mais grand en innovation et en idées. Après avoir déposé Ben Ali, décédé en septembre 2019 en exil en Arabie Saoudite, les Tunisiens ont rapidement adopté des institutions civiles et démocratiques. Cela contraste avec l’Algérie et le Soudan où les citoyens ont renversé des dictateurs vieillissants mais pas les institutions militaires enracinées; et l’Egypte, gouvernée par une dictature plus autoritaire que celle qui a été renversée en 2011.

L’avenir de la fragile démocratie tunisienne est principalement entre les mains des Tunisiens. Mais les hommes forts des pays du Golfe continueront de se battre pour exercer une influence sur le pays, par le biais d’investissements étrangers et d’un soutien financier direct aux partis politiques tunisiens actuels.

L’Occident peut sans aucun doute aider ce pays en investissant dans son économie. Mais cela doit transcender les pratiques du passé, dans lesquelles les régions côtières recueillaient la plupart des fonds du FMI, de la Banque mondiale et d’autres institutions. Cela doit changer car les citoyens de la périphérie et de l’arrière-pays, privés de leur droit de tirer profit du développement économique national, risquent de ne pas pouvoir résister à l’attrait des actes désespérés et de l’extrémisme principalement religieux. L’Occident devrait également reconnaître que l’une des personnes les mieux éduquées du monde arabe aspire désespérément à une coopération économique gagnant-gagnant et à des partenariats qui créeraient des emplois, permettraient le transfert de savoir-faire, ainsi que l’échange de connaissances et d’expertise dans le but à long terme du développement et de la stabilité. Les Tunisiens veulent la démocratie et l’Etat de droit, mais ils exigent aussi le progrès et le développement économiques.

La vie après les élections

Le nouveau président devra contribuer à renforcer l’unité nationale, en coordination avec le nouveau gouvernement et le nouveau parlement, en répondant aux revendications légitimes et en surmontant les divisions dans le pays. La consolidation démocratique du pays aura un rôle fondamental dans la protection des libertés et l’amélioration du processus de justice transitionnelle, la stimulation de la croissance économique, la promotion de la collaboration entre les partis, la lutte contre les inégalités nationales et la création d’un plan stratégique de promotion de la politique de décentralisation et de la non-discrimination. Les institutions gouvernementales devraient s’engager à atteindre ces objectifs sur la base d’une charte politique de reddition des comptes.

Un dicton nord-africain dit: «Une vie pleine de trous vaut mieux que pas de vie du tout», dans le cas de la Tunisie et de l’ensemble du monde arabe, ce serait: «Une démocratie fragile vaut mieux que pas de démocratie du tout».

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