Par Mohamed Chtatou

On a appris à l’école que les verbes « avoir » et « être » sont des termes lexicaux très importants dans la grammaire française, dans le sens qu’ils peuvent se conjuguer seuls :
– J’ai une voiture ;
– Je suis content ; etc.

Ou devenir des auxiliaires pour conjuguer d’autres verbes de la langue :
– J’ai mangé une pomme ;
– Je suis allé voir des amis ; etc.

Polysémie

Toutefois, ce qu’on ne nous a pas appris c’est la valeur extra-sémantique de cette paire de verbes intéressants. En effet, le verbe « avoir » peut avoir de multiples significations (il est polysémique) :
– Posséder ;
– S’accaparer ;
– Amasser ;
– Ajouter ; etc.

Tandis que le verbe « être » s’associe plutôt avec des états d’âmes :
– Je suis triste ;
– Je suis ému ;
– Je suis outragé ;
– Je suis pauvre ;
– Je suis riche ; etc.

Le monde étant ce qu’il est, il n’est aucunement un espace de justice sociale ni de justice tout court. Il y a les riches qui « ont » beaucoup d’argent et des fois beaucoup d’arrogance, aussi, et qu’on appelle en Anglais « the haves », c’est-à-dire « les ayants » » et ceux qui n’ont rien et qui sont appelés « the have nots ».

Modèles de partage

Le communisme a, tant bien que mal, essayé de s’accaparer des avoirs de ceux qui « ont » de la richesse (les nantis) et la distribuer parmi toute la population équitablement. Pour ce faire, ils se sont débarrassés de la liberté, la représentativité, la démocratie, la justice, etc. au profit de la dictature des masses ou plutôt de la dictature du prolétariat. En réalité, cela n’a jamais été la dictature des masses mais, plutôt, la dictature de la classe dirigeante, comme dans l’ancienne URSS et l’Algérie d’aujourd’hui ou cette classe est actuellement contestée par le peuple depuis le 22 février dernier.

Donc, en quelque sorte, ce modèle s’est délibérément débarrassé d’ « avoir » au profit d’ « être » mais il n’est jamais arrivé à ériger cet « être », comme cela a été théorisé par les pères fondateurs du marxisme, en un monde meilleur. Dans le système communiste, les gens, travaillaient dur, mangeaient à leur faim sans être ni satisfaits, ni contents, et ni en paix avec eux même. Ils étaient tristes, moroses et totalement dubitatifs de leur mode de vie et lorgnaient jalousement du côté ou « avoir » était le maître mot, c’est-à-dire l’Occident. Là-bas, Ils avaient de belles voitures, de belles maisons, de beaux vêtements et étaient heureux, tandis qu’eux du côté « être » (être égalitaire, être maître de son destin, etc.) n’étaient pas égaux comme on leur disait, ni heureux. Ils voulaient passer du côté « avoir » pour s’acheter des jeans, mâcher du chewing gum, manger chez Mc Do, écouter de la pop music, voir des films d’action comme James Bond ou de science-fiction comme la saga Star Wars, au lieu des films de propagande communiste, monotones et insipides.

Un jour le mur communiste de Berlin se fissura et tomba en ruines et l’URSS devint la Russie, l’Allemagne fut réunie et les gens du côté « être » sont passé du côté « avoir » et certains sont devenus très riches, tandis que d’autres ont érigé des empires mafieux très puissants qui ont reproduit les inégalités, sans oublier pour autant, l’injustice et l’impunité.

Mur de Berlin

Générosité des pauvres

Mais en réalité, la vraie histoire de ce couple de verbes n’est pas dans le contexte du capitalisme et du communisme mais plutôt de ce qu’on « a » et ce qu’ont « est ».

Si l’on fait une visite du côté des favelas marocaines qu’on appelle communément « douars ou bidonvilles » on trouve que leurs rues étroites créent une certaine complicité délicieuse parmi les habitants et une solidarité agissante et une notion de partage, sans pareil. Leur leitmotiv principal étant :
– « Ce qui est à moi et est à toi aussi mon proche et mon frère ».

Il semble, ainsi, que le sens de la propriété privée est majestueusement dilué dans le communautarisme ambiant. Si vous êtes parmi eux le jour du Vendredi, après la prière, par exemple, ils vous inviteront, avec un grand sourire partager avec eux un couscous et un verre de thé et ils tirent un grand plaisir de ce geste de générosité, sachant pertinemment qu’ils sont sans le sou dans la majorité des cas.

Favela Karian Ben M’sik à Casablanca

Par contre si vous vous baladez dans les grandes artères des quartiers riches et huppés. A un moment, vous êtes interpelés par des agents de police motorisée qui veulent vérifier votre identité, vous l’intrus. En réalité votre présence a été signalée par les vigiles employés par les riches pour « protéger leurs avoirs », et dans leur monde tout « étranger » à leur environnement est un « voleur » et un « danger » potentiel qu’il faut écarter sans ménagement.

Les verbes « avoir » et « être » c’est aussi une question de générosité (mécénat, un mot qui vient de l’Arabe محسن ), solidarité, partage et amour de son prochain. Chez les Amazighs, bien que pauvres en richesse pécuniaire (avoirs) ils sont riches en bonté, amour, sympathie, empathie et amitié pour autrui (état d’âme : « être »). Dans la culture amazighe la solidarité agissante et une réalité quotidienne véhiculée par le grand concept culturel de « twiza ». Si vous voulez entreprendre une action quelconque et vous n’avez pas les moyens financiers nécessaires, vous faites appel au concept de « twiza » au niveau du clan et des gens vont se porter volontaires pour construire votre maison, cueillir vos fruits ou moissonner et battre vos céréales. En contrepartie de leur travail, vous les nourrissez et vous les logez durant la période de votre projet. « twiza » peut aussi prendre la forme de collecte de fonds pour une hospitalisation, un voyage ou un mariage, etc.

Malheureusement dans les villes, les riches marocains, dans la plupart des cas, ne veulent rien avoir avec les pauvres, pire ils les stigmatisent sans relâche : « ils sont violents, sales, voyous, voleurs, arnaqueurs, etc. »

Maintes fois j’ai vu des riches refuser de payer un dirham pour les gardiens de leurs voitures (les gilets jaunes marocains pacifiques) mais par contre ils vont payer 10dh ou plus, selon la durée du parking de leur voiture, dans un horodateur. Ces gens pensent qu’à « avoir » et ne peuvent aucunement cohabiter et « être » solidaires.

Récemment une femme riche en argent (avoirs) et riche en bonté (être), de Settat avait fait don, dans un geste incroyable de générosité et de partage, d’une somme phénoménale au Ministère de l’Education Nationale pour construire des écoles dans sa région. Par contre on trouve que la majorité des banques et sociétés marocaines qui font des chiffres d’affaires incroyables sont incapables de faire des dons en numéraire ou services au profit de la classe pauvre, comme c’est le cas en Europe.

Nouveau modèle de développement

Il semble malheureusement que les riches marocains en « avoirs » sont pingres et avares et ne pensent pas à l’état d’âme « être » de leurs concitoyens pauvres et indigents. Pour palier à cette fracture sociale S.M. le Roi Mohammed VI a appelé à revoir le modèle de développement marocain lors du discours à la nation à l’occasion du 66e anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple. Il a délimité les contours de ce modèle dans les termes suivants :

« Notre ambition est que, dans sa nouvelle version, ce modèle de développement constitue une assise solide pour faire émerger un nouveau contrat social emportant une adhésion unanime, en l’occurrence celle de l’État et de ses institutions, celle des forces vives de la nation incluant le secteur privé, les formations politiques et les syndicats, les associations, ainsi que celle de l’ensemble des citoyens »

Il a appelé de tous ses vœux à réduire les fractures territoriales et les déséquilibres sociaux :

« Le renouvellement du modèle de développement, ainsi que les projets et les programmes lancés sous notre impulsion, visent à faire avancer le Maroc sur la voie du progrès, à améliorer les conditions de vie de ses citoyens, à réduire les inégalités sociales et spatiales »

Une commission sera constituée à cet effet pour élaborer un nouveau projet de société dans le sens du développement. Serait-elle à la hauteur ou bien deviendra-t-elle le tombeau de ce grand vœu, de tout marocain, comme c’était le cas d’autres grands chantiers dans le passé ? On espère aussi que cette commission sortira des ornières des anciens modèles ou le copinage (bak sahbi), clientélisme, népotisme, etc. était monnaie courante. Cette commission devra inclure toutes les franges de la société : économistes, anthropologues, sociologues, politologues, pédagogues, activistes de la société civile, ruraux, etc. et faire montre de transparence totale et d’un sens poussé de la communication.

Aujourd’hui on a un Maroc à deux vitesses : un Maroc de gens très riches et un Maroc de pauvres. La classe moyenne a disparu lors de la crise des années 80 du siècle dernier et depuis il y a aucun amortisseur pour absorber les chocs entres ses deux classes extrêmes, chose qui pourra à la longue conduire à un Hirak généralisé.

Le modèle Clinton

Récemment le couple Clinton a rendu visite à Marrakech à l’invitation du milliardaire marocain Marc Lasry qui a célébré son anniversaire dans le faste total dans le grand hôtel Mamounia. Après la fête, les Clintons, en toute simplicité, se sont rendus chez une famille rurale pauvre dans la vallée d’Ourika, périphérie de Marrakech, pour un petit déjeuner très humble.

On se demande est-ce qu’un politicien marocain fera la même chose en toute simplicité ? La réponse est malheureusement non. Nous avons au Maroc plusieurs partis dits « ruraux » mais qui sont domiciliés à Rabat et qui ne se rendent dans l’hinterland marocain que durant la saison des élections pour mendier les voix et faire des discours fleuve de mensonges de développement. Après ils retournent dans leurs villas cossues de Rabat pour se la couler douce. Vive le développement à la marocaine.

Les Clintons prennent un humble petit déjeuner chez les ruraux d’Ourika : tout un modèle de développement et de partage

Suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

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