Dr Mohamed Chtatou

Les Etats-Unis sont à nouveau au bord de la guerre avec l’Iran, après des mois de tensions croissantes. L’attaque contre deux principaux champs pétroliers en Arabie saoudite récemment a rassemblé les représentants de l’administration Trump et des Républicains au Congrès pour se mettre d’accord sur une réponse militaire imminente. Une guerre avec l’Iran serait probablement désastreuse sur les plans géopolitique et économique, tout en déstabilisant davantage une région décimée par moult conflits depuis des décennies.

Que se passe-t-il avec l’Iran ?

En mai, les États-Unis ont déployé des moyens militaires conséquents au Moyen-Orient pour contrer les menaces iraniennes. C’était à peu près au moment où les sanctions américaines destinées à mettre à genoux ce pays par l’entremise d’un embargo sur ses exportations pétrolières, l’origine de sa manne financière.

Quelques semaines plus tard, des navires pétroliers ont été attaqués, ce que les États-Unis ont imputé à l’Iran. Les Etats-Unis ont déclaré que l’Iran avait utilisé des mines navales pour saboter les pétroliers en question. L’Iran a également saisi d’autres pétroliers, ce qui a encore accru les tensions.

À la fin du mois de juin, l’Iran a abattu un drone de la marine américaine, une action qui a presque incité le président Donald Trump à réagir. Trump a annulé les représailles, à la dernière minute, déclarant, toutefois, que la frappe militaire prévue n’aurait pas été proportionné à la destruction d’un avion sans pilote. Depuis lors, les États-Unis ont continué à imposer des sanctions économiques, tandis que Trump a flirté, à maintes reprises, avec l’idée de tenir des pourparlers avec l’Iran pour désamorcer la situation explosive.

En effet, pour un bref moment d’espoir, il semblait possible que Trump et le président iranien Hassan Rouhani allez se rencontrer en marge de l’assemblée générale de l’ONU cet automne à New York, pour trouver un moyen de mettre fin à l’impasse, mais l’Iran a exclu toute négociation à moins que les États-Unis ne lèvent les sanctions et ne reviennent sur leur rejet de l’accord nucléaire de 2015. Trump avait retiré les États-Unis de l’accord en mai 2018 et les relations américano-iraniennes se sont détériorées progressivement depuis.

La situation s’est considérablement aggravée ces derniers jours à la suite des attaques du 14 septembre contre deux grandes installations pétrolières en Arabie saoudite, qui ont automatiquement perturbé l’approvisionnement mondial en pétrole. Les rebelles Houthis soutenus par l’Iran au Yémen ont revendiqué cette attaque, mais les États-Unis et l’Arabie saoudite ont imputé cette action militaire d’envergure à Téhéran vu l’importance des dégâts causés par la frappe en question.

Les principaux Républicains du Congrès et des hauts responsables américains, y compris le Secrétaire d’État Mike Pompeo, ont décrit cet incident comme un acte de guerre de la part de l’Iran contre l’Arabie saoudite. D’anciens responsables américains et des experts en politique étrangère ont déclaré que les signes laissent présager que l’Iran était le responsable principal, mais ni Washington ni Riyad n’ont présenté de preuve indéniable que Téhéran soit effectivement responsable des attaques sur les champs de pétrole.

Peu de temps après l’incident, Trump a tweeté que les États-Unis étaient prêts à réagir indiquant qu’une réaction militaire américaine pourrait être en préparation. Depuis, il est revenu sur cette question et a déclaré qu’il n’était pas intéressé par la guerre. Par contre il a annoncé mercredi une nouvelle vague de sanctions contre l’Iran. Mais, toutefois, il faut dire que le président américain est entouré de conseillers et de politiciens farouchement anti-iraniens, ce qui suscite des inquiétudes à Washington et au-delà quant au risque de conflit généralisé dans le Moyen Orient.

Comment on est arrivé à la situation actuelle ?

Les États-Unis et l’Iran ont une histoire controversée et compliquée et sont de farouches adversaires depuis des décennies et cela se résume dans les chants répétés de « Mort à l’Amérique » des dirigeants iraniens et du peuple.

À bien des égards, les relations modernes américano-iranienne ont débuté par un coup d’état orchestré magistralement par la CIA dans les années 50 du siècle dernier, qui a placé un monarque pro-américain – Chah Mohammad Reza Pahlavi – à la tête de ce grand pays du Moyen-Orient. Le Chah, dirigeant absolu et sanguinaire, a été renversé lors de la révolution islamique de 1979 d’Ayatoullah Khomeini, un soulèvement qui a ébranlé les fondements du monde musulman avec la renaissance de l’Islamisme anti-occidental et a conduit, aussi, à la fameuse crise des otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran, qui reste un sujet sensible à Washington.

Après des années d’animosité, l’ancien président Barack Obama a cherché à améliorer ses relations avec l’Iran par la voie diplomatique. Ainsi, l’administration Obama a concocté un accord historique sur le nucléaire iranien, qui a été finalisé en juillet 2015 et avait pour finalité empêcher l’Iran d’obtenir des armes nucléaires en échange d’un allégement des sanctions économiques.

Hizbollah, une force militaire percutante

Les critiques de cet accord ont déclaré qu’il n’allait pas assez loin pour empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires et que l’on ne pouvait pas faire confiance à Téhéran. Dans cette optique, Trump a retiré les États-Unis de l’accord en mai 2018 alors même qu’il n’avait aucune preuve que l’Iran violait ses conditions. Cette décision a mis Washington en conflit avec ses principaux alliés européens et les relations déjà très mauvaises entre les Etats-Unis et l’Iran se sont aggravées davantage.

La situation ne s’était guère améliorée après que Trump, en avril dernier, ait désigné le Corps des Gardes de la Révolution, élite de l’armée iranienne, comme organisation terroriste étrangère. Cela a incité les dirigeants iraniens à avertir que toute action entreprise contre le pays conduirait à « une action réciproque généralisée ». L’administration Trump a également annoncé en avril dernier qu’elle agirait vigoureusement pour empêcher tous les pays du monde d’acheter le pétrole iranien en plus des sanctions paralysantes déjà imposées à l’économie iranienne.

Les États-Unis et l’Iran se sont également affrontés militairement par forces intermédiaires dans la guerre en cours au Yémen, où la coalition dirigée à distance par les États-Unis et exécutée conjointement par les Saoudiens et les Emiratis se battent contre les rebelles Houthi appuyés par l’Iran et aussi dans le conflit en cours en Syrie ou l’Iran et ses mandataires apportent leur soutien précieux au président syrien Bachar Assad.

Quels sont les enjeux ?

Une guerre avec l’Iran serait potentiellement plus calamiteuse que l’invasion américaine de l’Irak en 2003, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes et a enlisé les États-Unis dans un bourbier militaire coûteux et a contribué, du même coup, à catalyser la montée du groupe État islamique dans le Levant.

L’Iran a une population d’environ 82 millions d’habitants et son armée est classée au 14ème rang des plus puissantes. Selon des estimations récentes, l’Iran compterait 523 000 membres du personnel militaire en activité et 250 000 réservistes. En comparaison, l’Irak comptait environ 25 millions d’habitants et l’armée irakienne comptait moins de 450 000 personnes lors de l’invasion américaine il y a plus de dix ans.

L’Iran est aussi un pays beaucoup plus grand que l’Irak géographiquement et sa force s’est accrue grandement avec l’effondrement du pouvoir de ce dernier, à la suite de la défaite cuisante de Saddam Houssein en 2003.

Si les Etats-Unis se décident de lancer une attaque contre l’Iran, la guerre qui en résulterait se répercuterait également sur tout le Moyen-Orient. L’Iran a des mandataires puissants dans toute la région tels le Hezbollah au Liban, les Chiites en Irak et les Houthis au Yemen, sans oublier pour autant Bachar Assad en Syrie. Selon une estimation révisée du Pentagone publiée en avril, les forces de substitution iraniennes ont tué au moins 608 soldats américains en Irak entre 2003 et 2011.

De plus, l’Iran partage une frontière avec un certain nombre de pays dans lesquels les États-Unis sont considérés comme des alliés et ont une présence militaire, notamment la Turquie, l’Irak et l’Afghanistan. Aucun de ces pays n’est particulièrement stable pour le moment, car ils continuent tous de faire face aux conflits en cours et à leurs conséquences désastreuses (y compris des millions de personnes déplacées).

Champs pétroliers saoudiens en feu

Parallèlement, l’Iran est allié à la Russie et à la Chine, et on ignore comment ces grandes puissances pourraient éventuellement réagir si un conflit éclatait. Des alliés clés des États-Unis tels qu’Israël et l’Arabie saoudite, qui sont des adversaires farouches de l’Iran et qui se trouvent à quelques encablures de celui-ci, seraient également entraînés dans une guerre américano-iranienne et payeraient, sans aucun doute, un prix très élevé.

Une guerre avec l’Iran pourrait également être extrêmement perturbante sur le plan économique, étant donné que ce pays borde le détroit d’Ormuz, une route maritime étroite empruntée par environ un tiers du trafic mondial de pétroliers. Les experts ont prédit que, si ce passage était bloqué, cela entraînerait rapidement une chute de 30% des exportations mondiales de pétrole, et une hausse exorbitante des prix à la pompe, a rapporté le Washington Post.

Les forces iraniennes seraient probablement vaincues par les États-Unis mais elles pourraient, par conséquence, imposer un lourd tribut à ses adversaires, avec des missiles de croisière, des mines navales et des avions de combat. Toutes les troupes qui survivraient à ce conflit régionale pourraient se fondre dans la population et mener une insurrection brutale sous forme de guerre d’attrition contre les forces d’occupation américaine. C’est le scénario qui s’est déroulé pour les États-Unis en Irak, un pays trois fois plus petit que l’Iran, chose qui s’est révélé être un défi insurmontable.

En bref, bien que l’armée américaine ait toujours été classée au rang des plus puissantes du monde, les preuves laissent penser qu’une guerre avec l’Iran lui serait très coûteuse en hommes, coût et matériel.

Suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

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