Par Dr Ali Zoubeidi***

Il y a « des vérités qui fâchent » mais quoiqu’il en soit, il ne faut pas les taire, dit-on. Si les contours politiques et sécuritaires des pays méditerranéens sont en perpétuelle transformation, ils n’en demeurent pas moins exposées aux mêmes défis de la migration irrégulière. Il faut avouer que malgré les politiques européennes draconiennes en matière de lutte contre la migration clandestine depuis plus de 15 ans, le chaos règne en Méditerranéenne.

C’est un fait et un constat objectif, loin des polémiques et des spéculations politico-politiciennes des deux rives de la Mare Nostrum.

Les ONG humanitaires qui se déploient en Méditerranée au secours des migrants en naufrage, se heurtent aux États dont les lois sont de plus en plus restrictives. Ce flou juridique qui voudrait que les États repoussent de plus en plus leurs frontières maritimes et que les organisations appliquent le principe universel du droit à la vie, sert les réseaux criminels qui garantissent à leurs clients d’infortune, une entrée en Europe d’une manière ou d’une autre.

Le vide laissé par le manque de coopération entre les états et l’absence de voies légales de mobilité profitent aussi aux trafiquants. Pourtant, le Maroc est le partenaire idéal de l’Union Européenne pour trouver une solution durable à ce phénomène.

En étant la voie de prédilection des réseaux de trafic des migrants, le Maroc se trouve, malgré lui, dans une position inconfortable.

Les responsables marocains ne cessent de réclamer vainement un engagement régional pour lutter contre la criminalité transnationale organisée.

Ce pays Maghrébin a dû prendre les devants en mettant en place une politique humaniste depuis 2013 mais il ne baisse pas la garde sécuritaire pour faire face à la menace transnationale. Le trafic humain n’étant qu’un pendant au trafic d’armes et de drogues.

Il n’en reste pas moins que le succès d’une telle politique va de pair avec un financement conséquent. Le royaume ne peut faire face seul à son devoir d’assistance et de protection des victimes de cette nouvelle forme de criminalité transnationale organisée.

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Cependant, en deux mois, l’Espagne a accordé 52,2 millions d’euros d’aide au Maroc. Et tout porte à croire que cette allocation n’est qu’un début de tout un processus qui vise à trouver des solutions viables à la migration irrégulière.

Mais au-delà de ce colmatage, il est regrettable de constater un manque d’engagement franc de la part de l’Union européenne pour s’attaquer aux causes profondes de la migration irrégulière qui s’articule autour de l’éducation, la santé et les perspectives professionnelles dans les pays africains concernés, y compris le Maroc.

C’est pour cela que l’adoption du budget de l’UE pour 2020 aura un impact sur la gestion des flux migratoires irréguliers.

Les décideurs marocains vont désormais suivre le budget de l’UE pour l’année 2020 avec beaucoup d’intérêt. Les fonds alloués pour l’aide au développement et la sécurisation des frontières auront un impact sur toute la région.

Les problèmes au Maroc sont structurels. Les inégalités sociales et les disparités géographiques et territoriales paraissent de plus en plus insurmontables.

L’écart entre le monde rural et le monde urbain, le retard dans la mise en œuvre de la régionalisation avancée ainsi que la faible efficacité de l’administration accentuent les difficultés du royaume.

La fuite des cerveaux et la fragilité de la classe moyenne pèsent également sur le développement du pays.

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En réalité, les intérêts marocains et européens ne sont pas opposés. Ils sont bel et bien alignés. Mais, leur marge de manœuvre est très faible et seul un partenariat solide pourrait leur permettre de contrer un réseau dont les pistes et les modus operandi se métamorphosent vite et s’adaptent chaque jour aux changements sécuritaires. La mer n’en peut plus de rejeter les cadavres et le désert enterre sous ses sables mouvants les immigrés subsahariens décédés dans une tentative d’accéder à l’eldorado européen, et ce, dans l’indifférence totale.

L’Europe ne peut pas compter sur le Maroc pour protéger ses frontières en tant que « Gendarme de la Méditerranée ».Cette vision, en plus d’être court-termiste, porte préjudice aux intérêts du Maroc en Afrique.

La multiplication des conflits armés, du risque terroriste, des tensions sociales et politiques en Afrique, le Maroc ne sera pas à l’abri des flux migratoires irréguliers.

Devant cette catastrophe annoncée, il faut s’attaquer aux causes profondes de la migration irrégulière, car ni les manœuvres politiciennes ni les discours populistes ne pourront les résoudre.

C’est dans cet orde d’idées que le soutien de l’UE est nécessaire, sur le plan de la lutte contre les réseaux de trafic d’êtres humains , la sécurisation des frontières, la formation des agents d’autorités ou la protection et assistance des migrants.

L’Espagne et la France ont un rôle majeur à jouer. Ils peuvent peser de tout leur poids pour obtenir en faveur de leur partenaire le Maroc, un financement à la hauteur de l’ampleur des chantiers qui l’attendent.

Si l’Europe veut limiter les flux migratoires, elle n’a pas d’autre choix que d’appuyer la politique migratoire du royaume du Maroc. Ensuite, elle devra se positionner comme partenaire pour promouvoir son nouveau modèle de développement.

Enfin, l’UE devra s’engager sérieusement à mettre en œuvre les mesures proposées dans l’agenda africain sur la migration.

Le budget annuel de l’EU de 2020 doit refléter la volonté de mettre en application une feuille de route claire et sans ambiguïté afin de soutenir les énormes efforts du Maroc visant la mise en place d’une solution pragmatique, humainement acceptable et pérenne.

*** Dr Ali Zoubeidi est un chercheur marocain dans le domaine du traffic illegal des migrants

Article19.ma

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