Le chercheur et militant amazigh Ahmed Assid a démenti avoir dit un jour que « l’Arabe était intrinsèquement inapte à la recherche scientifique », ajoutant que c’est « une idée qui lui a été attribuée, car certains sites électroniques ont préféré écrire cette phrase et la lui attribuer au lieu de rapporter ses idées telles qu’elles sont ».

Et d’expliquer que « parmi mes affirmations bien connues que j’ai exprimées des dizaines de fois est qu’il n’y a pas de langue inapte en soi mais, surtout, une langue qui n’a pas été suffisamment développée par ses détenteurs, à cause de la pensée dominante dans leur société ou à cause des politiques suivies par leur Etat ».

En réponse aux propos tenus par l’anthropologue Abdellah Hammoudi dans une interview accordée au site arabophone Hespress.com, Assid a souligné qu’il n’existe aucune « impossibilité intrinsèque » pour le développement des langues, ajoutant que son idée « est claire et dit que quiconque souhaiterait que sa langue soit celle de la science, il devrait la préparer à cette fonction et à la doter de tous les fondements nécessaires comme des lexiques précis, complets, à jour et ouverts sur l’évolution scientifique rapide, ainsi que former des cadres de manière permanente avec un suivi constant des nouveautés de la recherche scientifique dans le monde », relevant que l’attribution à lui d’une affirmation qui n’est pas sienne n’a pas contribué à « l’approfondissement de la discussion mais a conduit à induire en erreur les lecteurs « .

L’écrivain ne pense pas que le débat sur un sujet qui a été clos politiquement dans les rouages de l’État sera « très productif », soulignant que « si l’intention était d’évaluer les points de vue et de les approfondir pour l’avenir ce serait peut être utile ». Et d’ajouter que ce débat il l’a vécu depuis des années à plusieurs niveaux et il ne sait pas pourquoi Abdellah Hammoudi l’a abordé tardivement après que ce soit trop tard.

Assid a estimé que « Abdellah Hammoudi s’est présenté dans l’interview avec le site Hespress.com comme représentant le point de vue scientifique, par opposition aux porteurs des clichés et des idéologies », alors que de nombreuses idées qu’il lui a attribuées à ce sujet « il les a puisées dans les titres des médias et des synthèses de presse », sans prêter attention au fait que l’affirmation scientifique exacte à ce sujet se trouve dans ses nombreux articles (d’Assid), « dont certains remontent à quelques semaines et d’autres à plus de vingt ans », ainsi que dans certains de ses livres, ajoutant que cela a conduit au désaccord de Hammoudi avec lui sur des choses qu’il ne dit pas et dans lesquelles il ne croit pas et au fait qu’il n’a pas dit être d’accord avec lui dans des choses qu’il a exprimées des dizaines de fois de différentes manières, selon lui.

L’anthropologue Abdallah Hammoudi

+ Des gens enlisés dans « des illusions et dans un état désespéré » +

Assid a cité à ce sujet un précédent article sur les chantiers de la langue arabe, qui devraient être approfondis pour qu’elle accède à un meilleur niveau, soulignant que « la réaction des arabistes à cet article a été que l’Arabe est prêt à l’emploi et qu’il ne manque de rien. Je me suis alors rendu compte que je m’adressais à des gens enlisés dans des illusions et dans un état désespéré ».

Le chercheur a rappelé que bien que son idée soit sans équivoque, Hamoudi « l’a délibérément discréditée seulement par entêtement, en affirmant que je disais que rien n’a été fait pour préparer l’Arabe, et qu’il y a eu des efforts mais limités ».

Et Assid d’expliquer: « En vérité, le résultat de ces propos c’est encore davantage de désinformation, car ce que le Centre de recherche pour l’arabisation a fait nous le suivons et nous connaissons ses limites, c’est ce que reconnaissent ses dirigeants eux-mêmes. Depuis Lakhdar Ghazal en passant par M. Fassi Fihri, l’Arabe n’a pas été préparé comme il fallait pour lui permettre d’être une langue de science qui suive le rythme de la recherche scientifique dans l’enseignement supérieur, et M. Hammoudi ne nie pas cela ».

Assid a ainsi nié avoir dit à un moment que rien n’a été fait dans le domaine de la préparation de la langue arabe avant d’ajouter: « Mais c’est un travail en deçà du niveau nécessaire pour résoudre les problèmes de la langue arabe dans le domaine des sciences exactes. C’est pourquoi nous avons échoué dans l’arabisation des sciences à l’université, comme nous n’avons pas réussi à inculquer à nos étudiants l’esprit scientifique requis aux niveaux inférieurs de l’enseignement en raison de la prédominance de la pensée non-scientifique après l’arabisation des sciences. Vous trouverez ainsi les étudiants du baccalauréat fiers du ‘miracle scientifique dans le Coran’, mais qui ne peuvent pas reconnaître les fondements épistémologiques des connaissances qu’ils ont acquises et ne peuvent donc pas contribuer à la production scientifique, ou au rayonnement de la pensée scientifique dans la société ».

Pour ce qui est des propos de l’anthropologue Hammoudi sur la capacité de l’Arabe à aborder toutes les disciplines comme toutes les autres langues, Assid a rappelé qu’il ne s’agit pas des « contenus » prêts à l’utilisation, ni de la littérature, de la philosophie ou de la pensée en général, mais des sciences exactes et du processus de réflexion à leur sujet en adoptant une langue, ajoutant que « ceci est possible dans n’importe quelle langue dans le monde si ses détenteurs pratiquent la recherche scientifique et produisent des sciences », mais « celui qui exporte des tomates et des matières premières brutes et importent des produits transformés, la technologie et les idées scientifiques, il doit le faire dans les langues des sciences les plus utilisées sur le marché de la production du savoir scientifique ».

Commentant la description faite par Abdellah Hammoudi du linguiste Abdelkader Fassi Fihri comme étant « un homme de science » et l’affirmation de son accord avec ce dernier sur certains de ses idées concernant le débat linguistique au Maroc, le chercheur Assid a rappelé que l’anthropologue « n’avait pas remarqué que les idées de M. Fihri sur l’Arabe sont de deux types: des idées scientifiques incontestables qui sont relatives à la linguistique arabe où il est considéré comme une référence digne d’appréciation, et des points de vue politiques relatifs à la gestion de la place de l’Arabe au sein des institutions, et ce sont des opinions dont certaines sont noyées dans l’émotion et l’idéologie ».

Il a ajouté qu’il en va de même pour « M. Hammoudi qui a, sans doute, des études scientifiques de poids dans le domaine de sa spécialité académique mais qui exprime aussi de temps en temps des opinions politiques et idéologiques qui sont controversées ».

+Donner l’exemple et à commencer par mener ses recherches scientifiques en arabe uniquement +

Parmi ces points de vue que critique Assid, des propos tels que « la souveraineté de l’Arabe » et « la langue nationale », qu’il considère comme « des expressions non scientifiques, car il s’agit d’opinions politiques enrobées dans l’idéologie nationaliste et très influencées par le jacobinisme, c’est à dire par le modèle français traditionnel de l’État central alors que ces termes ne signifient rien par exemple en Belgique, en Suisse ou dans d’autres pays bâtis sur la gestion rationnelle de la diversité ».

Il a, en outre, évoqué « les positions politiques exprimées par Fassi Fihri et Hammoudi concernant l’Amazighe qui ne comportent aucune trace de leurs formations scientifiques, sachant qu’ils ne la connaissent absolument pas ». Il a rappelé que « la science n’a pas de valeur sans une vision politique sage et équilibrée » et que « l’expression d’opinions politiques discriminatoires contraires à la Constitution au nom de la science ne leur confèrent aucune crédibilité, car leurs résultats concrets n’auront aucun impact positif sur la vie des gens ».

En réponse à l’appel d’Abdellah Hammoudi à « maintenir l’arabisation et à accélerer son rythme », Ahmed Assid l’a appelé à « donner l’exemple et à commencer par mener ses recherches scientifiques en arabe uniquement, et à nous indiquer si les textes qu’il rédige comportent le même degré de précision que l’Anglais ou le Français et à nous indiquer le lexique arabe de l’Anthropologie et le degré de sa conformité avec la dernière terminologie scientifique innovante dans les nouvelles études et du taux de concepts qui ont été créés en arabe sur la base de recherches effectuées dans cette langue ».

Il a ajouté que Hammoudi « devrait nous dire pourquoi nous, Marocains, sommes fiers de la découverte des restes de l’homme le plus ancien au monde au Mont Irhoud dans notre pays, sans qu’on ait jusqu’à présent entre les mains la version en Arabe de la recherche publiée dans les meilleures revues scientifiques au monde ».

Assid a également exprimé son désaccord avec Hammoudi lorsque ce dernier affirme que « l’accès des Marocains à l’utilisation de la technologie moderne et des réseaux sociaux constituent une des manifestations de la modernité et de la pensée moderne », ajoutant qu’il s’agit de « manifestations d’une modernisation matérielle, différente de celle de la pensée et des valeurs, car l’utilisation par le Parti justice et développement de la technologie du dernier cri et de l’organisation moderne, tout en conservant un projet sociétal et des objectifs contraires à la modernité, tout en s’opposant farouchement aux libertés et à l’égalité des sexes et en avortant des lois censées être démocratiques, font que le parti des frères est loin de la modernité qui est un ensemble de valeurs et une pensée et non pas seulement des techniques matérielles et une intelligence artificielle ».

Il a ajouté que « l’ingéniosité de Daesh dans l’utilisation des nouvelles technologies pour détecter les non pratiquants et les fouetter sur la voie publique et surveiller les femmes yézidies pour les vendre sur le marché et les violer ne signifient pas que l’état islamique soit moderniste mais que son comportement appartient au moyen-âge islamique, malgré les outils modernes ».

Assid a enfin exprimé son accord avec l’anthropologue Abdellah Hammoudi quand il dit dans son interview avec Hespress que « la langue arabe est une institution sociale et un phénomène historique qui a vécu un long processus comme les autres langues », ajoutant toutefois que « sa situation actuelle ne changera pas en l’intégrant dans des domaines que n’atteignent ni la dynamique de la pensée ni les valeurs de la société, car les facteurs qui ont conduit au gel actuel continuent de se renforcer au lieu de se désintégrer et de reculer ».

Article19.ma

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