Débat d’idées. La chercheuse tunisienne Hela Ouardi a consacré deux livres à l’histoire de la première période de l’islam, « Les derniers jours du prophète » (2016) et « Les califes maudits, la déchirure » (2018). Alors que dans le premier livre, elle tente de restituer les derniers jours du prophète Mohammed et sa « mort mystérieuse », dans le deuxième elle se penche sur la façon dont l’entourage du prophète a géré sa succession.

Ses deux ouvrages ont suscité beaucoup de controverses, le sujet de ses recherches étant consacré au prophète, ses compagnons et tous ses proches.
Sa participation récemment à une conférence à Tanger dans le cadre du Festival Twiza a d’ailleurs provoqué une véritable levée de boucliers de la part de certains islamistes marocains.

Dans une interview accordée au site marocain arabophone Hespress.com, la chercheuse tunisienne est revenue sur les questions de la « mythification » de l’histoire de l’Islam et son exploitation politique pour établir des légitimations ainsi que sur le comportement du prophète en tant que leader et en tant que messager de Dieu.

Q: Quelle est la raison derrière la persistance de la mentalité de l’interdiction dont celle frappant vos deux derniers livres au Maroc?

L’interdiction est une preuve de la peur et toute autorité… Je veux parler de généralités car je n’ai aucune preuve matérielle de l’interdiction de mes livres au Maroc. Mais, en général, toute autorité qui exerce une interdiction, sur la pensée, sur la création ou sur l’activité scientifique, en général, imagine ou lui semble qu’elle exerce un pouvoir.

Alors que c’est un signe de faiblesse, car si l’autorité estime qu’un livre la menace, cela signifie qu’elle est faible et que son immunité ne peut pas résister à un livre, ce qui soulève mille questions…Et toujours ceux qui pratiquent l’oppression, l’interdiction ou la censure, en général, trahissent leur faiblesse.
Si une personne est sûre d’elle-même, un livre ne peut pas la déranger, mais si vous recourez à l’interdiction vous êtes faible et effrayé même par un livre.

Q: Pourquoi l’histoire devrait-elle être dépouillée du mythe, sachant que tous les peuples mythifient leur propre histoire?

C’est un sujet épineux et doit faire l’objet d’un livre. La mythification en soi n’est pas une honte, car chaque peuple a besoin d’avoir dans son imaginaire une légende épique de son histoire, telles que les légendes romaines de Romulus et Ramos, et de l’Iliade virginale de la fondation de Rome ou la conquête de l’Occident en Amérique…Tous ceux-là ont présenté la violence qu’ils ont pratiquée pour créer leurs états sous une forme épique, ce qui est normal.

Mais, le problème avec la mythification de l’histoire de l’islam, c’est qu’il s’est agi de la glorification de la violence et du concept de jihad, car au VIIe siècle, et même après, tous les problèmes étaient résolus par l’épée, comme s’ils n’avaient pas d’autres options et qu’ils n’avaient ni les Nations Unies ni la Cour de La Haye… Tout – alors – était résolu par l’épée et la survie pour le plus fort, c’était en quelque sorte la jungle.

Le problème avec la mythification de la première période de l’islam, l’épopée du califat et même la biographie du prophète, c’est que lorsque cette étape historique a été mythifiée, glorifiée et idylliquement présentée, nous avons en même temps glorifié la violence et sa pratique est devenue comme un des piliers de la religion, ce qui est dangereux.

Si nous faisons la distinction entre ce qui est légendaire, en Arabie au VIIe siècle, une personne nommée Mohammed, ou Qutham ou Ibn al-Qasim parce qu’il n’y a même pas un accord sur le nom réel du prophète, a fait quelque chose qui a changé le cours du monde, la religion islamique qui a permis aux gens, qui étaient en Arabie des tribus dispersées, de conquérir le monde. C’est un grand événement en soi. Mais la façon dont ces invasions, appelées conquêtes, alors qu’il s’agit en réalité d’invasions et de colonialisme, ont été accomplies a incité ceux qui veulent restituer la mémoire de cette histoire et répéter le même procédé qui a prévalu lors de la fondation.
La plus grande preuve en est l’État islamique, qui répète l’histoire de la première période de l’islam dans son intégralité. Et ce n’est pas un hasard si le calife de Daesh , Ibrahim Awad, a choisi pour nom celui d’Abou Bakr Al Baghdadi, car il se considère comme Abu Bakr Essadik fondateur du califat et pour le retour au premier califat et à ses glorieuses épopées…

Q: Beaucoup imaginent que l’histoire des califes était parfaite et d’une grande sagesse alors que vous vous la décrivez autrement…

Moi, Je ne dis rien d’autre, mais les livres sur le patrimoine islamique qui disent autre chose. Je ne révèle aucun secret lorsque je dis que trois des quatres premiers califes ont été assassinés de manières odieuse, surtout Othman ibn Affan qui a été roué de coups comme Kadhafi jusqu’à la mort.

Même le sort du prophète lui-même je lui ai consacré un livre, le prophète a-t-il été tué? Et qui l’a tué? En fait, le concept de « califat rachida » a été créé des siècles plus tard. Après que des livres sur le patrimoine islamiques aient été écrits au moins un siècle et demi après les événements qu’ils relatent, il était dans l’intérêt du régime de l’époque des Omeyyades, et plus particulièrement, par la suite, celui des Abbassides, d’établir une légitimité religieuse pour leur pouvoir et de faire référence au califat « rachida ».

En fait, sans entrer dans les détails, la glorification du premier califat s’inscrivait généralement dans le contexte des guerres et de la lutte pour le pouvoir avec les chiites. Car la légitimité du pouvoir pour les chiites doit revenir aux proches du prophète et pour créer des concurrents à ces derniers ils ont élaboré la légende des califes « rachidine » tirant leur légitimité de leur proximité du prophète et de leurs relations particulières avec lui.

Cependant, après avoir examiné les événements et lu les livres sur le patrimoine islamique, la première génération de musulmans n’avait pas cette vision du califat et la preuve en est qu’ils ont tué les califes rachidine et ceux qui les ont tués sont des musulmans et des compagnons.

Q: Où réside l’importance de la distinction entre les comportements du prophète en tant que dirigeant et en tant que prophète ou messager?

En effet, il existe une confusion entre les deux tâches politique et religieuse, mais en général, et c’est ce que le grand penseur soudanais Mohamed Mahmoud Taha a montré dans « Le deuxième message de l’islam », c’est que les deux tâches peuvent presque être séparées, entre la période de La Mecque pendant laquelle c’était un pur appel à la religion et après cette période après l’exode vers Yathrib durant laquelle il a commencé à fonder l’Etat et même les sourates coraniques de cette époque ont une relation avec la législation et l’organisation de la nouvelle société musulmane.

Mais, en fait, et c’est ce qui m’a impressionné le plus dans la personnalité du prophète, c’est qu’il a été le premier prophète, à mon avis, à avoir démissionné de sa mission prophétique, en ce sens que sa prophétie s’était terminée avant sa mort, et c’est ce qu’il a explicitement déclaré dans le sermon d’adieu « Aujourd’hui, j’ai parfait votre religion… », « Ô Dieu sois témoin que j’ai transmis Ton message à Tes serviteurs »… C’est à dire qu’il est un être humain qui a décidé de prendre sa retraite. La mission est terminée, j’ai transmis le message.

Lorsque je me suis intéressée aux derniers jours de la vie du prophète, j’ai constaté que même dans les hadiths de cette période le mot « transmis » était répété à maintes reprises, ce qui signifie pour lui que la prophétie a pris fin et qu’il se trouvait dans cette période difficile de sa vie car il a fait face à des difficultés politiques et une grande crise politique, en particulier l’échec de la confrontation avec l’État byzantin, qui l’a beaucoup affecté, et des raisons personnelles telles que la perte de son fils Ibrahim quelques mois avant sa mort.

Le Prophète s’est trouvé dans un état de retrait de la scène et, après avoir accompli le pèlerinage d’adieu, ne sortit presque plus de chez lui, ceci est survenu bien sûr après la maladie, qui l’a rendu presque prisonnier de son lit. La chose la plus importante qui m’a attiré dans cette personnalité au cours de sa dernière période est sa dimension tragique, et non pas ses dimensions religieuse et politique. Dans les livres orthodoxes les plus importants pour le patrimoine islamique, nous trouvons des scènes où Gabriel vient voir le prophète malade et lui dit: Comment je vous trouve O Mohammed? et il lui dit : O Gabriel, vous me trouvez inquiet, O Gabriel, vous me trouvez en détresse.
Quelques jours avant sa mort, il s’est rendu au cimetière d’Al Baqi pour prier avec les morts et leur a dit: Félicitations à vous qui êtes à l’abri des épreuves qui atteignent les hommes. Il est mort dans un état de tristesse et de peine. Il était pessimiste. Et nous pouvons dire dans notre language moderne qu’il était dans un état de dépression et de déprime.

Cela a grandement affecté son entourage, car à ce moment-là, ils ont commencé à se préparer, surtout après le sermon d’adieu qui est une période très sensible et un tournant dans l’histoire du premier islam de vacance du pouvoir et de préparation à la prise du pouvoir.

Q: Contrairement aux appels à la rupture, Hela Ouardi insiste sur la nécessité d’une relecture du patrimoine, pourquoi?

Bien sûr, je dis toujours que je me considère comme une fondamentaliste salafiste, parce que pour moi, le progrès et le développement ne peuvent pas se faire en rompant avec le passé, mais en le reformulant, car chaque période historique a besoin d’être relue et réécrite, et nous ne pouvons pas développer notre vision de l’islam sans un retour au patrimoine islamique, non pas pour le répéter et le réciter, mais pour une relecture critique.

Ma modeste expérience dans ce domaine a été très riche et m’a apporté une richesse personnelle, parce que j’ai découvert des trésors dans les livres du patrimoine, parce que ceux qui ont écrit ces livres malgré le côté glorieux de l’époque …vous sentez qu’ils sont des penseurs et des scientifiques, et vous sentez qu’ils ont un message et qu’ils avaient besoin de transmettre une partie de la vérité historique.

Comme s’ils se trouvaient sur une île isolée, avaient jeté une bouteille à la mer, que quelqu’un trouverait forcément et lira le message qu’elle contient. Je considère que l’héritage islamique est notre trésor que nous avons momifié, une grande boîte que nous avons fermée et que nous nous sommes transmise comme un fardeau. Ce que je suggère, c’est que cet héritage islamique, qui se trouve dans une grande boîte contenant des livres merveilleux, devrait être déposé par terre, ouvert et lu, et non pas porté comme un fardeau sur notre dos…nous sommes fatigués…

Pour la comparaison, la renaissance européenne qui ne s’est pas produite parce que la réforme religieuse a eu lieu, mais au contraire, le mouvement de réforme religieuse a généré une violence terrible et terrifiante, mais ce qui est arrivé lors de la Renaissance est qu’ils sont revenus aux textes anciens, à savoir les textes des Grecs et des Romains, ils les ont relus, traduits et réécrits. Je demande un retour à l’héritage islamique.

Q: Comment êtes-vous passée de la littérature française à la recherche sur l’histoire de la première période de l’Islam?

Je n’ai pas changé de spécialisation, mais au début c’était un projet de lecture. Mes études universitaires et académiques me tenaient à l’écart de la langue arabe, mais depuis que j’étais enfant, j’aimais lire en arabe et quand j’ai terminé mes études académiques à l’université, je me suis sentie encore un peu jeune et je me suis dit je dois revenir aux textes arabes. Et j’avais un amour personnel pour la lecture des biographies et des authentiques (Sahih), parce que j’entendais comme tout le monde et me disais c’est quoi l’authentique? Et c’est quoi l’erroné? J’ai alors décidé de les distinguer parce que je suis une personne qui se considère comme étant formée et disposant des outils qui me permettent de distinguer le bon grain de l’ivraie.

C’était un projet de lecture, durant lequel j’ai commencé à écrire des notes, à cause du travail académique qui nous oblige toujours à en prendre, et j’ai découvert que j’ai beaucoup de notes et de références sur la dernière période de la vie du Prophète. J’y me suis donc intéressée. Dans une discussion avec des amis, je les ai interrogés s’il y avait un livre sur la vie du prophète? Ils m’ont dit non, il y a des livres sur la vie du prophète. Je leur ai dit que je voulais un livre consacré à la mort du prophète, après m’avoir répondu par la négative, je leur ai dit laissez-moi faire une tentative.

J’ai eu la chance de trouver autour de moi des personnes qui m’ont vraiment encouragé, car il s’agissait d’une simple tentative de formuler cette période de moins d’un an, c’est la période que j’ai traitée dans mon premier livre, « Les derniers jours de Muhammad », et qui va de l’automne 631 à janvier 632. Par chance, lorsque j’ai donné à mes amis ma tentative, ils m’ont encouragé à les publier, puis leur échos favorable parmi les lecteurs m’a amené à persévérer et à poursuivre sur cette voie, ainsi qu’à approfondir la recherche sur l’histoire de la première période de l’Islam.

Q: Comment l’histoire islamique pourrait-elle être démythifier alors que des formations politiques s’y réfèrent pour leur légitimité?

Il s’agit d’une utilisation, bien sûr, flagrante de l’histoire islamique et sa confiscation, et quelqu’un vient et parle avec vous comme s’il avait eu une formation de la part du Seigneur, ce sera donc le parti de l’Islam qui contribuera à maintenir la bannière de l’Islam. Ceci n’est pas spécifique à la religion musulmane, mais l’utilisation politique de la religion existe et même l’utilisation politique de certaines théories intellectuelles, telles que le communisme, qui a utilisé politiquement la théorie de l’histoire de Marx du « matérialisme dialectique ». Ce n’est pas une chose nouvelle.

Mais le choc pour le monde musulman sera lorsqu’il découvrira qu’il y a des gens qui cherchent dans ce passé, et qu’il y en a qui essaient de tirer le côté réaliste, qui n’est ni sombre ni lumineux, parce que nous recherchons la vérité dans l’histoire: c’est à dire que s’est-il exactement passé.

Quand je dis que Abou Bakr Assiddiq et Omar ibn al-Khattab n’ont pas assisté aux funérailles du prophète, ceci est écrit dans les livres de l’héritage islamique, et ceux qui ont des preuves contraires qu’ils les présentent.

Pour revenir à votre question, l’utilisation politique de la religion est l’arme du faible. Vous n’avez pas de légitimité populaire parce que vous n’êtes pas élu, vous n’avez pas de légitimité familiale… Vous n’avez aucune légitimité économique avec un capital ou un empire économique qui vous permet d’atteindre le pouvoir. La religion est toujours l’arme du faible parce qu’il prend les gens par l’émotion, les influence, en particulier les croyants, parce qu’ils sont attachés à leur religion. La religion est donc utilisée comme un épouvantail: l’Islam est en danger, l’offense à l’Islam, l’offense au Prophète… de manière à émouvoir les sentiments des gens et à contrôler leur esprit.
Les gens sont conquis à partir de leur cœur avant d’être atteints dans leurs esprits, ils neutralisent leurs pensées, et leur font oublier qu’ils sont des citoyens et qu’ils ont des droits et des devoirs. Tout ce qui les intéresse, c’est le droit de la religion avant le droit de l’homme…comme si l’homme n’a pas été créé pour une vie digne mais pour faire triompher la religion, alors que c’est le contraire qui est vrai, car la religion existe pour permettre aux hommes de vivre dignement.

Q: Ne pensez-vous pas que « le processus de la démythification de l’histoire » conduira à une collision avec les régimes qui fondent leur légitimité sur cette histoire mythique?

Bien sûr, et l’affrontement est nécessaire, c’est inévitable. Car la rupture avec les régimes qui exploitent la religion et l’utilisent pour légitimer ceux qui n’ont aucune légitimité est inévitable.

Parfois, je dis que nous vivons dans un monde violent, mais que nous sommes des victimes de la violence, laissez-nous au moins entrer dans la bataille, affrontons-nous et que chacun s’empare de son arme. Eux, ils ont des mitraillettes et nous nous avons des stylos, et je suis sûre que le stylo est beaucoup plus dangereux que la mitrailleuse. Sinon, ils n’auraient pas tué les intellectuels, ne les auraient pas emprisonnés et ils n’auraient pas brûlé leurs livres.

En fait, la collision dont vous avez parlé est une bonne chose, et le changement ne se produira pas par des bouquets de fleurs, c’est une bataille qui sera féroce, mais celui qui a commencé en premier en est le provocateur.

Q: Pourquoi l’histoire des pays du Maghreb est-elle limitée à celle de la période islamique, tout en omettant leurs autres composantes historiques?

C’est le dilemme, en particulier au Maghreb, comme si l’histoire avait commencé avec les conquêtes islamiques.

Nous, par exemple, en Tunisie, nous ne vivons pas la rupture avec la période préislamique, car nous avons le mythe de Carthage, qui a favorisé un certain équilibre, car nous avons une histoire et un grand État impérial, dont la fondation remonte à l’arrivée d’Elissa de l’État phénicien, c’est une légende dont la taille et le poids a créé un équilibre avec les conquêtes islamiques.

En Tunisie, nous n’avons pas cette grande rupture avec le passé. Quiconque qui la visite trouvera au Musée Bardo des vestiges romains et en même temps il y a la mosquée Zitouna ou la mosquée Oqba ibn Nafi à Kairouan, il y a un équilibre.
Nous avons la chance que l’État de Carthage a été fondé en Tunisie. La situation est peut être différente ailleurs et l’Égypte a aussi une civilisation pharaonique qui a créé un équilibre et amené les Égyptiens à ne pas dire que notre histoire avait commencé avec l’islam, mais que nous étions un pays de civilisation avant l’avènement de l’islam.

Source en arabe : Hespress.com

Article19.ma

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