Par Abdallah Bensmaïn

La critique littéraire au Maghreb est centrée significativement sur la sociologie de la littérature, le structuralisme, la psycholinguistique. Rarement elle s’est engagée sur la lecture psychanalytique des œuvres maghrébines, sinon à travers de rares incursions dans les contes et légendes. Pourquoi cette carence? La résistance à la psychanalyse de la critique littéraire traduit une résistance plus générale de la société maghrébine à la psychanalyse.

Depuis « Le passé simple » et « La répudiation » beaucoup d’encre a coulé. Driss Chraïbi et Rachid Boudjedra qui avaient signé avec ces titres leur entrée en littérature ont continué sur leur lancée. Oeuvres politiques s’il en fut, « Le passé simple », perçu ainsi par un lectorat « idéologue », et « La répudiation », présentée comme telle par son auteur qui signifiait par là son engagement, ont été suivies par d’autres œuvres dans lesquelles les préoccupations politiques et sociales des auteurs se sont affirmées avec force pour Rachid Boudjedra, avec beaucoup moins d’enthousiasme pour Driss Chraïbi.

Parallèlement à ces préoccupations, la dimension de l’inconscient a pris des contours et une profondeur que l’on peut difficilement ignorer et qui fait qu’il serait hasardeux d’ignorer cette affirmation d’autorité du psychanalyste Jalil Bennani « L’inconscient est universel. Mais ses manifestations peuvent se décliner de façons différentes selon les cultures. Ce qui est différent, c’est le mode d’approche. ».

Cet aspect s’il n’a pas été analysé de façon systématique a connu quelques développements. C’est ainsi que l’accent a souvent été mis sur les complexes œdipiens et de castration qui structurent l’œuvre de Rachid Boudjedra, plus fondamentalement sinon exclusivement en ce qui concerne « La répudiation » et « L’insolation ». Il est possible d’en dire autant avec « Le passé simple » dont la révolte contre le Père a été globalement perçue sous l’angle oedipien et du complexe de castration.

Au-delà de la limite œdipienne et du complexe de castration, la psychanalyse n’a pas trouvé, semble-t-il, fertile le champ romanesque développé par Rachid Boudjedra, et Driss Chraïbi. Cette situation est due à plusieurs raisons : la polarisation de la critique sur les données politiques a occulté la dimension de l’inconscient. Celui-ci, dans l’analyse idéologique, étant incompatible avec les impératifs socio-politiques de l’engagement. Rachid Boudjedra qui affirme dans l’émission Moyen Orient Express de TV5 que «  Les tabous ça fait 50 ans que je les brise » donne une tonalité plus sociale à son affirmation que d’ordre psychanalytique. La question se rapportait à la relation entre deux femmes dans « Printemps » à laquelle il devait ajouter que cela avait commencé avec « La répudiation » avec l’homosexualité de Zahir et son suicide, Zahir qui serait l’histoire « vraie » de son frère… sans oublier Timimoun.

D’autre part, l’analyse de la littérature maghrébine en général a vu ses moyens limités dans la mesure où une « psychanalyse » de cette littérature devait aboutir à une mise en relief du complexe d’Oedipe, à faire ressortir le complexe de castration essentiellement. Or, comme le relève Kacem Basfao « Ce roman nous assène, à nous maghrébins, une vérité qui fait trépasser nos préjugés et nos hésitations dérisoires, nos résistances et nos dénégations, o combien significatives, quant à la pertinence du Complexe d’Oedipe dans le contexte islamique. ».

Dans sa préface à Oedipiades, une pièce de théâtre  dont il est l’auteur, Driss Ksikes explique que la pièce est née de « L’obsession de mettre face à face un père et un fils, incertains de leur attachement l’un à l’autre ». Mais ce n’est pas pour autant, et malgré le titre, que le nom d’Œdipe va apparaître quelque part dans la pièce. Et pour cause : l’univers qu’il décrit, résumé ainsi, relève plus de la horde primitive que du mythe d’Oedipe proprement dit : « Détrompez-vous, ce n’est pas le Roi Œdipe, de Sophocle ni même de Tawfiq al Hakim, qui m’a montré la voie. Ce serait trop convenu, juste une énième adaptation du drame originel du fils mélancolique, insatisfait, tiraillé. Non, l’idée d’écrire ce texte a germé en moi quelque temps après avoir lu la lettre de Franz Kafka à son père biologique… l’écrivain tenait son bourgeois géniteur pour responsable de son incapacité à fonder une famille, à se marier. Il le trouvait omniprésent, oppressant, indifférent, faussement moralisateur, honteusement vénal. ».

Dans la logique d’affrontement qui oppose le fils au père, le mythe qui suinte n’est pas celui d’Œdipe mais celui de la horde primitive. Œdipe n’est pas en révolte contre le père, il le fuit même pour éviter de le rencontrer et démentir ainsi les oracles. Les enfants de la horde primitive le sont, pour lever les interdits, quitte à tuer le patriarche qui en est le verrou.

Au fait c’est comme si, lisant « scène primitive » qui renvoie à l’observation par l’enfant du rapport sexuel entre ses parents, certes perçue en termes de violence par celui-ci, cette critique comprenait et se représentait la « horde primitive », concept auquel se greffe, entre Totem et Tabou, le complexe d’Œdipe et qui fit entrevoir à Freud l’origine même du tabou de l’inceste dans les sociétés primitives !

Une pareille démarche, historiquement datée dans l’évolution de la critique psychanalytique, présente l’inconvénient majeur d’ignorer tout le travail de composition, d’élaboration des complexes, qu’ils soient œdipiens, de castration ou autres. A la manière de l’écriture, ces complexes sont des constructions. Et précisément un des intérêts de la psychanalyse lacanienne reste, qu’elle s’intéresse de près et fondamentalement au travail de l’écriture, à la construction du texte, si l’on ose dire. Cette préoccupation lacanienne impose, par voie de corrélation, pourrait-on écrire, de porter une attention particulière à la constitution du sujet, tel qu’il s’énonce et se perd à la fois dans sa parole.

Le sujet repéré par rapport à l’énonciation suppose que l’analyse travaille sur l’inconscient lui-même, énonciation et inconscient étant de ce point de vue inséparables. Pour peu que l’on accepte de poser l’hypothèse que l’inconscient se situe du côté de l’énonciation, la conséquence immédiate est qu’une « psychanalyse » d’une œuvre opère nécessairement et fondamentalement au niveau de l’énonciation et non de l’énoncé.

L’identité, entre psychanalyse et anthropologie

Kacem Basfao dira « Les critiques ont succombé à la tentation qui revient à expliquer l’explicite… l’évident est une poudre aux yeux, un éblouissement aveuglant qui a pour fonction scripturale de cacher, d’éviter le nœud problématique… Et en particulier, celle concernant les relations fils-mère autrement choquantes et inavouables qu’une révolte contre un père empruntant la figure d’un Dieu-Dictateur… La lecture du Passé simple comme révolte contre le père oblitère l’intérêt du livre et obture sa signification.».

A titre d’exemple, la crise de l’identité n’est pas perçue par rapport au sujet mais au groupe. Rachid Boudjedra qui affirme que « Le problème d’identité maghrébine est une invention d’anthropologues coloniaux » explique ce fourvoiement qui a longtemps caractérisée l’approche du texte maghrébin, engoncée qu’elle était dans la tradition et autre authenticité par opposition à l’Occident et ses valeurs, représenté souvent par la France, ancienne puissance colonisatrice : « Il n’y a jamais eu de problème d’identité dans la littérature maghrébine… Ceci est une invention d’anthropologues coloniaux et surtout des anthropologues dits les pères blancs qui ont constitué l’anthropologie coloniale imaginaire et surréelle et ils ont créé ces problèmes d’identité… Je sais qui je suis, et je le sais très bien. Je suis Algérien, je suis Maghrébin, je suis arabe, je suis musulman. ».

Ce passage de Charles Bonn est symptomatique de cette dualité Moi – l’Autre représentée en Maghreb-Occident dans la quête identitaire : « Le discours psychanalytique dont Chraïbi et Boudjedra se nourrissent devient ainsi un langage de la complicité avec l’Autre pour éliminer le père d’un dialogue où il est de trop, non tant auprès de la mère qu’auprès de cet Autre dont la faveur est convoitée. Et on utilise pour cette élimination le langage occidental que le père, même s’il maîtrise tous les autres langages de cet Occident, peut le moins accepter, ou même comprendre. Une fois cette élimination réalisée dans Le Passé simple ou La Répudiation, par le meurtre oedipien auquel on a trop souvent réduit ces deux romans inauguraux de leurs auteurs respectifs, le père n’est plus qu’un pantin ou qu’une absence dans Les Boucs ou L’Insolation, leurs romans suivants. ».

Sur le plan psychanalytique, Kacem Basfao écrit « L’écriture en français et ainsi vécue comme aire de jeu avec le cordon ombilical; jeu de la bobine permettant de remettre sur le tapis la représentation du contrôle de la présence et de l’absence de la mère. », amenant à poser cette question : La langue française serait-elle la langue de l’inconscient des écrivains maghrébins et, partant, de la littérature maghrébine ?

Le choix de Kateb Yacine comme précurseur de la littérature maghrébine procède d’un inconscient  idéologique. Driss Chraîbi apparaît comme un antipatriote en ces temps de décolonisation où les peuples colonisés sont les « purs », avec des traditions et des cultures idéales. Si Driss Chraîbi magnifie l’occident et jette un regard sans concession sur le pays, Kateb Yacine, au contraire, est dans démarche d’inscription culturelle avec la figure tutélaire non pas du père mais de l’ancêtre Keblout. Une œuvre théâtrale de Kateb Yacine ne porte-t-elle pas le titre emblématique « Les ancêtres redoublent de férocité » ?

 Ce détour nécessaire pour introduire à la « psychanalyté » de la littérature maghrébine montre que la psychanalyse est incontournable pour une appréhension du travail de l’inconscient dans cette littérature. La psychanalyse est d’autant plus incontournable dans ce cas que l’analyse établit avec la clarté suffisante que le récit chez Rachid Boudjedra, par exemple, est redevable dans une large part au travail de l’inconscient, non pas nécessairement de l’auteur mais se montre à l’œuvre avec le narrateur et les personnages.

Rachid Boudjedra est dans un rapport de sujet à la psychanalyse, l’écriture en lieu et place de la cure : « Sans cette psychanalyse, j´aurais été moi-même un malade. Les gens ont peur de la psychanalyse car cette dernière demande beaucoup de sincérité: tout dire et ne pas cacher. J´ai écrit pour dire le non-dit. Par exemple, la sexualité est une chose tout à fait naturelle et qui fonctionne partout dans le monde mais on n´en parle pas! ».

Ecrire est d’abord une tentative impossible pour maîtriser le texte inconscient. Un auteur ne le dit jamais explicitement mais l’affirme derrière le primat de la réalité dont il veut rendre compte. Plus le texte avance, prend de l’épaisseur dans une tentative de donner sa cohérence au monde, à sa logique et rationalité et plus l’inconscient s’affirme comme une force irrépressible qu’aucune écriture consciente n’arrive à masquer, comme le montre le palimpseste dans ses interstices qui donne à lire des fragments des textes passés, sans cohérence certes mais lisibles et peuvent être rendus au sens, dans sa totalité ou dans ses fragments.

La littérature, ainsi que les contes, mythes et légendes du Maghreb dans lesquels les personnages relèvent plus de l’invention que de la réalité (Jazia, fille d’une extraterrestre dans la geste hilalienne, Aicha Kandicha, la femme aux pieds de chèvre ou de chamelle qui vit dans une rivière ou dans la mer, la chèvre ou la Jénia qui prend une apparence humaine, Lounja, la fille de l’ogre), malgré leur « psychanalyté » ne semblent pas susciter outre mesure l’intérêt de la psychanalyse et de la critique littéraire se réclamant peu ou prou de la psychanalyse. Et que dire de l’enfant endormi qui n’est plus seulement un mythe rural mais également urbain, du pantalon et de la chemise mozabite qui disparaîtraient peut être avec la sédentarisation et l’urbanisation du Mzab, des légendes qui ne relèvent pas du conte mais du vécu aussi bien en Algérie, au Maroc qu’en Tunisie ?

Ces mythes qui se logent dans les questions de filiation peuvent aboutir à des « fictions juridiques » où la paternité est décidée par un tribunal et non plus par la biologie. Certes, la durée de gestation de l’enfant dans le ventre de sa mère a singulièrement baissée, passant de 7 ans à une moyenne de 6 à 12 mois, la preuve scientifique pouvant même être exigée par le juge mais ce qui surprend c’est précisément le silence de la psychanalyse face à des mythes qui structure le langage et, parlant, la vie familiale et social du Sujet maghrébin.

Ces êtres de langage, ces êtres culturels (comme on dit actuellement « être médiatique », c’est-à-dire qui n’existe pas dans la réalité mais dans les médias, comme le mythe de l’indépendance de l’information, la liberté de la presse, par exemple) qui s’expriment dans la conscience maghrébine ne nourriraient-ils donc pas l’inconscient maghrébin, non plus seulement à un niveau collectif mais individuel ? La recherche de la psychanalyse s’inscrit dans la vérité du sujet irrigué par le mensonge, pour ne pas dire noyé, littéralement.

Quelle lecture psychanalytique pour sauver de la noyade tant de sujets ?

La justice en décidant de la filiation apporte la paix dans les familles, la tribu, plus spécifiquement le groupe social, qui apportera la paix au Sujet meurtri, se sachant porté par un mensonge devenu réalité pour l’Autre mais… pas pour lui, car il sait – ou supposé savoir, ainsi que l’affirme la psychanalyse !

Le triangle oedipien est présent dans La Geste Hilalienne qui est aussi la saga de Bouzid, en une sorte d’écho audible et compréhensible, à cette sentence de Jazia qu’elle énonce comme une loi naturelle que ne renierait pas Freud : « Tous les êtres humaines, mâles ou femelles, ont un penchant pour la mère ».

Sur la formation triangulaire de la structure oedipienne, celle-ci est une condition pour le parricide et la relation incestueuse avec la mère. Certes le destin de Bouzid n’est pas annoncé par un oracle mais par un rêve, comme il n’épousera pas sa mère mais tuera le père qui lui interdit la relation incestueuse avec sa marâtre, un substitut de la mère dans la structure familiale.

Cette scène mise en place, on peut remarquer les points de différenciation qui séparent Bouzid d’Oedipe : Bouzid frappe son père consciemment, sans vouloir peut être le tuer, à la différence d’Oedipe qui veut donner la mort mais sans savoir que son adversaire n’est rien d’autre que son père.

La relation sexuelle s’établit selon le même modèle : acte responsable et voulu par Bouzid à la différence d’Oedipe qui ignore la relation filiale qui le lie à sa femme Jocaste.

Comme Oedipe, Bouzid déchiffre les énigmes, non pas d’un Sphinx mais du magistrat de la tribu des Banou-Hilal, magistrat assumant la responsabilité de juge.

Parricides, déchiffreurs d’énigmes Bouzid et Oedipe ont également la conquête de nouveaux territoires en commun, le bannissement et enfin le ressentiment de la cité.

Un conte recueilli au Maroc, « Le fils du tailleur », reprend sensiblement le même schéma oedipien où sa femme fait le rêve qu’il allait leur naître un garçon qui grandira pour tuer son père et épouser sa mère. Comme Œdipe, il tuera le père sans savoir qu’il en est le fils.

Couper le timon ou tirer un coup de fusil a la même finalité dans les deux cas : le meurtre du père, sans que l’un ou l’autre des héros le sache. Abandonner l’enfant sur une montagne ou le jeter à la mer dans une caisse en bois revient au même : se débarrasser d’un futur meurtrier, dans un cas prédit, dans l’autre rêvé.

Un autre conte « Un roi et son fils » raconté dans le Haut Atlas développe à peu près la même problématique œdipienne : « Un garçon m’est né, je veux savoir comment sera son avenir ». Le lendemain (astrologues), ils revinrent et lui dirent : « ce garçon, s’il échappe et n’est pas dévoré par un lion, il te tuera et prendra ta place ».

Dans les différentes situations, l’adoption est au centre des divers destins : Bouzid avait-il le droit d’avoir des relations sexuelles avec sa mère adoptive ?

Au-delà de Bouzid, le problème s’est posé dans un autre contexte, prophétique cette fois-ci. Il y a lieu enfin de se souvenir de Youssef tenté par Zuleikha

La question s’était également posée avec Zayd, le fils adoptif du prophète  Mohamed qui divorça de son épouse, la rendant licite pour un mariage avec le père adoptif.

Un autre élément qu’il faut souligner nous ramène aux « Actes agressifs des parents contre les enfants » présents dans les différentes situations décrites : « Oedipe », « Le fils du tailleur », « Un roi et son fils », et dans une moindre mesure Bouzid, puisque celui-ci doit faire face à un acte symbolique : l’interdit.

Freud qui pensait, un moment, faire de cette question : « qu’est- ce qu’ils t’ont fait mon pauvre enfant ? », la devise de la psychanalyse, en inversant la question ne l’a pas fait pour autant disparaître. Driss Chraïbi n’a-t-il pas écrit, dans « La mère du printemps » : « Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ». Rachid Boudjedra dans « La répudiation » ne voulait-il pas « tuer le fœtus » de la femme du père ?

Le complexe d’Œdipe est une découverte freudienne et les constructions ultérieures qui s’y réfèrent en en modifiant la figure triangulaire ne sont plus à proprement parler dans le complexe d’Œdipe en son noyau mais dans une démarche de contestation de son universalité.

L’acte d’Electre faisant périr sa mère pour venger son père n’efface pas le tragique destin d’Œdipe. Le débat n’est pas récent et Freud avait répondu en son temps à Jung : le Complexe d’Electre est une équivalence qui ne peut remettre en question le Complexe d’Œdipe.

Un mythe sans père ni parricide : Ounamir n’est pas Oedipe

Au Maghreb, le travail sur les contes, les mythes se situe dans le champ des équivalences. De Abdelwaheb Bouhdiba à Nabile Fares en passant par Abdallah Bounfour, ce champ a conforté le préjugé selon lequel « Œdipe n’est pas maghrébin » mais il y existe tout de même, souvent en l’absence du père, dans une relation duelle Mère-Fils.

Cette approche brise le lien de fidélité à l’analyse freudienne et s’inscrit plus globalement dans la démarche de Bronislaw Malinowski qui en avait contesté l’universalité : « Tout le drame freudien se déroule au sein d’une organisation sociale d’un type défini, dans le cercle étroit de la famille qui se compose du père, de la mère et des enfants. C’est ainsi que le complexe familial, qui constitue, d’après Freud, le fait psychologique le plus important, résulte de l’action qu’un certain type de groupement social exerce sur l’esprit humain. ».

Sur le principe de l’universalité du complexe d’Œdipe, Róheim soutient son universalité dans « Psychanalyse des cultures primitives » après une enquête en Somalie et… en Australie.

Dans Le Livre des morts tibétains, il est dit que : « Si tu es pour renaître mâle, l’apparence du mâle surgissant, une forte colère à l’égard du père naîtra en toi, tandis qu’à la vue de la mère naîtront convoitise et désir concupiscent. ». Ce qui n’est pas sans rappeler l’histoire d’Ajaze au Japon. Jung y reconnaîtra le Complexe d’Œdipe.

Samira Mounir qui semble avoir retenu la leçon – non pas psychanalytique mais anthropologique – écrit ainsi dans « Le complexe de Hammou », un article qui relève plus de la culture générale que de la culture freudienne : « En résumé, on peut dire que l’oedipianisation des sociétés non-occidentales est liée au fait de la colonisation. L’Œdipe n’est pas universel comme le croient à tort les psychanalystes d’obédience freudienne ».

Le lecteur y lira également « Nous cherchons de la sorte à donner une idée de leur spécificité à certains qui seraient tentés de renier leur identité », avant de saupoudrer le tout d’un zeste économique : « Le besoin de sécurité (alimentaire) pourrait s’atténuer et une relation monogamique pourrait se stabiliser. Ce n’est qu’alors que le complexe de Hammou pourrait évoluer vers le complexe d’Œdipe (Ah !Tout de même) mais s’en serait fini des vertus des chleus… Mais Hammou veut-il ou peut-il devenir Œdipe ? ».

Œdipe aussi ne voulait pas être Œdipe : il n’a voulu ni le meurtre du père ni l’inceste avec la mère !

Sur la base du principe culturel qui régit les rapports au sein de la famille, Abdelwaheb Bouhdiba met l’accent sur la figure maternelle et le poids de la religion dans la société tunisienne et maghrébine par extension : « II nous paraît fort légitime de voir dans le complexe de Jawdar la forme spécifique de la culture arabo-musulmane du complexe d’Œdipe ». Le complexe de Jawdar « un complémentaire à celui d’Œdipe » marque l’absence du père… et même celui de la mère car dans le conte des Mille et Une Nuits, il est clairement affirmée que la femme qui se présente sous les traits de sa mère n’est pas sa mère mais une ombre sans âme. Dans Jawdar, le parricide est bien entendu impossible en l’absence du père et même le meurtre de la mère n’existe pas à proprement parler puisqu’elle n’est qu’une ombre sans âme ! Comme le fera remarquer Riadh Ben Rejeb « il n’est pas question ni de meurtre ni d’inceste puisqu’il (Jawdar) n’a affaire qu’à une illusion. ».

Dans « Œdipe en voyages », Patrick Fermi en son étape maghrébine, rappelle le travail de Abdelhadi Elfakir, auteur, notamment, de « Destins de l’Œdipe – De quelques constructions mythiques du complexe d’Œdipe au Maghreb » et rappelle les réserves émises sur le complexe de Jawdar « Quelques-uns cependant pensent, l’ethnologue Camille Lacoste-Dujardin est de ceux-là, qu’un autre conte, celui d’Ali, serait plus spécifique au Maghreb étant donné l’origine persane et trans-arabo-musulmane des Mille et une nuits. », une sorte de réponse à cette exclamation de Abdelwahab Bouhdiba : « Mais, si en chaque Arabe il y a un Jawdar qui dort, où sont les magiciens pour nous initier à l’art de forcer les blocages, de déchiffrer les énigmes et de retrouver la paix en soi ? », comme l’écrit Abdelhadi Elfakir.

De fait, Jawdar est un conte des 1001 Nuits. Ce n’est certainement pas le conte qui se raconte dans les chaumières du Maghreb. A la limite, l’idée que ce conte puisse imprégner l’imaginaire citadin est à interroger : pour le conter, la condition de la lecture s’impose alors que l’oralité est en son milieu naturel en milieu rural, traditionnel qui, en général, sait raconter mais ne sait ni lire ni écrire.

La mère est peut être « la reine de l’inconscient » dans Jawdar mais le jeu de rôle est différent dans Œdipe comme les destins de l’un et de l’autre ne coïncident pas. Tirésias prédit un parricide et une relation incestueuse avec la mère, le magicien de Jawdar « prédit » un trésor protégé par un substitut de la mère, une ombre sans âme y est-il déclaré.

Dans le conte Ali sur lequel s’est penché Nabile Fares dans son ouvrage «  L’ogresse dans la littérature orale berbère », le devin est absent et ce sont les enfants qui tuent les mères sur l’injonction du père « Un jour, le père dit à ses sept garçons : « Celui qui égorgera sa mère est mon fils. Aucun autre n’est mon fils ». Dans ce conte, le père est sultan et il n’est nulle part question de devin ou d’inceste. Seul Ali, le plus jeune prince de la fratrie, refuse d’exécuter l’injonction paternelle, sauve sa mère et la met à l’abri en prenant la fuite avec elle. L’emprise maternelle dans Jawdar et Ali est peut être une réalité mais en quoi cette emprise est « terrifiante et castratrice » comme a pu l’être la figure du père dans Œdipe ?

Dans Ali, enfin, le substitut de la mère est présent à travers l’ogresse qui « l’accueille aimablement, Ali fait le geste de saisir le sabre pour se défendre, l’ogresse le rassure et lui propose de téter son sein. Elle le nomme son fils. ».

La mère biologique qui ignore l’adoption de son fils Ali par une ogresse a un fort désir de mari qu’elle réalise en épousant un ogre à qui elle demande de manger son fils. Ali sera dévoré par l’ogre mais reviendra à la vie grâce à l’ogresse : avant d’être mangé, il avait demandé à ce « que ses os soient mis sur son cheval et que l’on dise au cheval d’aller là où il a l’habitude d’aller. La mère refuse mais l’ogre promet. Et il réalise sa promesse. Les os sont ramenés à l’ogresse qui leur redonnera vie. », ainsi que le rapporte Patrick Fermi.

Dans ce conte, nulle présence de devin et Tirésias peut dormir tranquille, lui qui disait « Je ne puis répondre à toutes tes questions. Les devins eux mêmes ne savent pas tout »… comme Œdipe en son destin, sollicité mais apparemment sans réalité aussi bien dans Jawdar que dans Ali ou Hammou Ounamir qui a la puissance du mythe comme le montre si bien Najate Nerci dans «  Métamorphoses du mythe d’Ounamir- Enjeux de production, de réception et d’imaginaire », un Hammou Ounamir dont une goutte de sang redonne la vue à sa mère et une autre immole le bélier de l’aïd.

« Le mythe d’Ounamir nous apprend le secret de l’origine de la forme du corps partagée par tous les êtres » : les aisselles et la plante des pieds, restées creuses, sont les séquelles apparentes des morceaux arrachés de son propre corps pour nourrir l’aigle qui le transportait vers Tanirt, fille du ciel (Jazia dans les Banou Hilal est la fille d’une extraterrestre)… sans oublier que si « les volailles ont pris l’habitude de fureter dans la terre (c’est seulement) depuis que le coq de la mère d’Ounamir y a trouvé la clé cachée et en a été généreusement récompensé. ».

Le mythe peut ainsi « tout raconter car sa logique est « celle de l’imaginaire », rappelle enfin Najate Nerci.

Dans la version rapportée par Yousseri Chaker et recensée par Najate Nerci, un fantasme de grossesse se donne même à lire dans toute sa splendeur : « Quelques mois après le ventre de l’homme commença à se gonfler, comme une femme enceinte, sans qu’il sache ce qui lui arrivait, mais au fil des jours, le fœtus se mit à remuer dans son ventre. ».

Un mythe sans père ni parricide, ni inceste avec la mère, sans oublier l’abandon de l’enfant à la naissance peut-il être rapproché de la tragédie d’Œdipe ?

Dans la logique de l’imaginaire et de l’ordre de la représentation, cette action est possible. Œdipe a vécu son parricide et sa relation incestueuse avec sa mère : dans Jawdar, ainsi que dans Ali et Hammou Ounamir, c’est le lecteur… qui l’imagine.

Au-delà de « Hemmu U Namir ou l’Œdipe berbère », Abdallah Bounfour a apporté une certaine nuance à la perception « oedipienne » de Hammou Ounamir en faisant remarquer que « Deux grands épisodes sont à distinguer, l’histoire de la fille et celle du garçon. ». Il ne s’agit plus seulement de parler du Complexe d’Ounamir mais également de celui de Tanirt… Faut-il y voir une réactivation du complexe d’Electre ? La question n’est pas là : le complexe de Tanirt qu’entrevoit Abdallah Bounfour vient battre en brèche la lecture oedipienne de Hammou Ounamir dont les structures coïncident si peu ou pas du tout.

Du temps où les animaux parlaient la langue des humains, Silia apprendra de la bouche de l’âne et du bec de la poule que son frère avait juré d’épouser sa sœur pour ne pas trahir le serment qu’il avait fait en ramassant un cheveu sans savoir qu’il lui appartenait. Ce désir d’inceste est-il une variation oedipienne ? Exprimé ou non, il est porteur de malheur : d’Œdipe à Electre, de Hammou Ounamir à Tanirt, en passant par « le fils du tailleur » et le conte d’Ali… la tragédie tourne au meurtre, idéalement, de la mère ou du père.

Au Japon, le complexe d’Ajaze qui signifie « dont l’ennemi n’est pas encore né » annonce, en soi, le meurtre du père par le fils qui « n’est pas encore né » ! Le comble est que ce fils n’est autre que l’ermite assassiné par la mère, impatiente d’avoir un enfant et incapable d’attendre la mort de l’ermite « dans 3 ans » comme annoncé par le Devin. Avant de mourir, l’ermite devait proférer cette malédiction « Je me réincarnerai comme fils du roi, mais un jour ce fils le tuera. ». Afin de contourner la malédiction de l’ermite, la reine accoucha du haut d’une tour afin que le nouveau-né s’écrasât au sol à la naissance… sans succès. Le nouveau-né survivra à la chute et s’en tirera avec un  doigt cassé qui lui vaudra le surnom de « le prince au doigt cassé ».

Dans cette histoire, les traces du rejet de l’enfant ne sont pas au pied (Œdipe) mais au doigt… Dans cette histoire enfin, l’absence du père est patente, comme dans Hammou Ounamir…

La psychanalyse, le langage

Lacan dit bien que « Le père idéal, c’est le père mort », pour citer Edmond Ortigues qui ajoute que « les instances prescriptives sont empruntées à la génération antérieure, aux ascendants, parents, grands-parents…L’autorité n’est jamais contemporaine, elle est toujours antérieure ». Le père ; c’est la loi. Ce n’est pas une personne physique mais « Le nom du père » qui en assure le respect.

Autrement dit, « l’Œdipe serait une structure extérieure au sujet. Une structure déjà mise en place par la communauté et un temps logique à traverser. ». Le père ainsi n’est pas une réalité mais une fonction, une « père-version », une « métaphore paternelle », dirait Lacan : « J’ai donc parlé à ce niveau de la métaphore paternelle. Je n’ai jamais parlé du complexe d’Œdipe que sous cette forme. ».

Père géniteur, père substitut, père social et père symbolique, « Le père est désigné par la mère et institué par le groupe social. Aucun père n’est père tout seul… Le père est l’homme d’une femme qui le désigne comme tel selon la loi et cette désignation n’est pas sans l’affecter, qu’il soit le géniteur ou non, son mari ou son compagnon ».

La démarche n’est pas psychanalytique mais anthropologique sinon idéologique   qui s’inscrit dans la construction des identités nationales à forte teneur politique et, partant, si peu scientifique.

Dans ce contexte, comment ne pas se référer à l’Anti-Œdipe de Deleuze (philosophe) et Guattari (psychanalyste et clinicien) qui émettent les plus grandes réserves sur la réduction de l’inconscient au triangle familial qu’ils qualifient de « familialisme », une création de la psychanalyse alliée au capitalisme ?

Plus fondamentalement, la relation à analyser n’est pas celle de l’enfant aux parents mais au monde, à la société qui le constitue en son identité. Avec Deleuze et Guattari, l’effet est saisissant selon lequel un lecteur n’est que la résultante de son « encyclopédie personnelle » au sens d’Umberto Eco !

L’analyse du texte littéraire, conte ou croyance ne s’inscrit pas dans une démarche clinique et thérapeutique, elle s’inscrit dans l’herméneutique. André Green affirme ainsi « « qu’il existe en psychanalyse non seulement une théorie de la clinique, mais une pensée clinique, c’est-à-dire un mode original et spécifique de rationalité issue de l’expérience pratique ».

Mais quelle expérience pratique le critique littéraire a-t-il de la clinique ?

Cette inflexion est importante : le contexte n’est pas clinique mais d’énonciation (littéraire, politique, économique, scientifique, par exemple). La butée n’est pas le symptôme (névrotique, paranoïaque, psychotique ou autre perversion) mais la structure.

Quels outils a en sa possession la critique littéraire, même de tradition psychanalytique, pour aboutir à des conclusions cliniques ?

En termes cliniques, Freud peut dire de Hamlet qu’il est « une élaboration poétique de Shakespeare issue de ses propres conflits personnels », comme le rappelle Joyce Freire dans « Hamlet, Œdipe de la modernité ». Seulement à la différence d’Œdipe qui relève du mythe, Hamlet est un personnage de théâtre… comme l’est aussi Œdipe dans la tragédie de Sophocle. Freud n’est pas seul à souligner l’importance de Hamlet : « l’ombre de l’histoire personnelle de Shakespeare, celle de son fils Hamnet et de sa soeur Judith, germes d’un roman familial qui transparaît dans l’intrigue » a fasciné André Green

Peter Gay est plus incisif encore qui écrit « Si Sophocle n’avait pas écrit Œdipe, le prince danois serait certainement l’emblème du complexe qui donne à l’humain son support ; il nous faudrait alors non plus nous fonder sur le prince qui tue son père à un carrefour du destin et devient roi en épousant sa mère, mais sur un prince souffrant de la mort de son père, victime de son oncle, et dont le fantôme le pousse à la vengeance. Peut-être serait-il approprié, alors, de parler d’un complexe d’Hamlet. » ou encore Harold Bloom qui, par renversement, n’hésite pas à écrire que Freud a souffert de ce: «  Shakespeare met en vers » ce que Freud, le père de la psychanalyse, « écrit en prose ».

Dans ces variations, il faut peut être ajouter cette affirmation de Rouchdi Chamcham selon laquelle le drame de l’humanité n’est pas la sexualité mais le narcissisme « Si j’avais à fonder la psychanalyse, je l’appuierais sur « le complexe de Gilgamesh » et non sur « le complexe d’Œdipe »… Le drame humain, à la lumière de l’épopée de Gilgamesh, ce n’est pas la sexualité, c’est la pathologie de la pathologie, c’est le narcissisme, c’est l’image de soi qui est troublée chez le sujet humain. ».

Qu’est ce que le complexe d’Œdipe, sinon une structure. Pour Freud l’automutilation d’Œdipe « opère comme un substitut de la castration ». Comment analyser Ounamir qui arrache des morceaux de sa chair pour nourrir l’aigle, Silia qui a le bras coupé par le tranchant de l’épée de son frère ? Sont-ce des substituts de la castration ? Plus fort que le bras coupé de Silia, le protagoniste incestueux ne procède à aucune automutilation mais reçoit une sorte de punition divine : dans le conte il est ainsi rapporté : « Après son forfait, le frère aîné retourne à la maison et demande au cadet de se taire. Dès qu’il fut en présence de ses parents, ses bras et ses jambes s’étiolent. Son corps devient inerte et incapable de bouger. ».

Par ailleurs, il est dit que le bannissement d’Œdipe participe de la finalité du bouc émissaire dont le sacrifie est purificateur, bouc émissaire présent dans la culture grecque sous les traits du pharmakos « celui qu’on immole en expiation des fautes d’un autre » ?  Ni dans Hammou Ounamir ni dans Silia, les calamités ne s’abattent sur la cité. Le drame est strictement individuelle et n’implique personne en dehors du cercle familial.

Dans Œdipe, Jocaste qui connaît l’histoire de son fils le déculpabilise pour lui éviter la persécution, par avance, de son destin incestueux : « Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leurs rêves partagés le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à de pareilles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie. ».

Le passage à l’acte, du rêve à la réalité, s’il n’est pas explicitement souhaité est pardonné !

Contribution de Abdallah Bensmaïn à La Nuit de la psychanalyse « La psychanalyse et les problèmes d’aujourd’hui », organisée par Rouchdi Chamcham à la Villa des Arts, Casablanca qui a vu la participation d’une quinzaine d’intervenants, dont plusieurs cliniciens.

Cette contribution est le résumé de l’Avant propos à l’ouvrage « Le complexe de Bouzid – Littérature maghrébine et inconscient » du même auteur qui devrait paraître à la rentrée 2019.

Abdallah Bensmaïn est l’auteur de « Crise du sujet, crise de l’identité – Une lecture psychanalytique de Rachid Boudjedra », paru en 1984 aux Ed. Afrique Orient. 

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