Par Ahmed Assid*

« L’éveil islamique » était un slogan politique lancé au 20ème siècle par des mouvements religieux dont l’ambition politique était le rétablissement de l’Etat théocratique après la chute du califat en 1924, en ce sens que les musulmans n’ont pas compris que le califat a été une expérience historique qui s’est soldée par un échec après avoir duré de longs siècles et qu’il ne pouvait pas être restaurée de nouveau, car l’histoire ne se répète pas. De même, les musulmans n’ont pas compris que le contexte dans lequel est apparu le califat et s’est développé n’est plus le même dans la nouvelle réalité. Ils se sont appuyés sur un arsenal jurisprudence ancienne pour continuer à croire que l’existence des musulmans n’a aucune légitimité sans califat religieux.

La disparition de l’Etat et la survivance de la jurisprudence, qui en est liée et qui a été produite dans son sillage, ont conduit à une sorte d’incompatibilité entre la pensée et l’action, en ce sens que les institutions de l’Etat moderne et ses fondements philosophiques sont devenus en complète contradiction avec les principes de la jurisprudence religieuse ancienne, qui ne répond plus aux besoins de la nouvelle société.

« L’éveil » n’a pas réussi et a débouché sur le pire, des guerres, des destructions et des tueries entre musulmans comme celles qui avaient marqué le début de leur histoire et duré 14 siècles. Au lieu que l’éveil soit un moyen de libération pour réaliser l’indépendance des pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient des pays impérialistes et colonialistes, il a rendu ces pays et ces régimes un jouet entre les mains des grandes puissances qui ont réussi à préserver leurs intérêts en maintenant la tutelle religieuse et la tyrannie politique dans les pays mentionnés.

« L’éveil » a échoué mais, dans la pratique, il a réussi à bloquer l’édification d’Etats modernes et prospères dans la région allant de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient en ce sens que la marchandise « éveil » a été promue de manière intense sous une couverture américaine pendant de longues décennies ce qui a entraîné à une certaine paralysie et une impossibilité de rattraper le retard par des expériences comme celles qu’ont connues des peuples d’Asie, d’Amérique du Sud et même certains peuples africains. Seule la Turquie, grâce à son choix laïque décisif et son adoption d’un processus démocratique pacifique, a été en mesure de promouvoir et de construire un meilleur modèle.

« L’éveil » a non seulement échoué à perturber le processus de modernisation et de démocratisation, mais il a également échoué lamentablement dans la restauration de l’Etat de la charia et des érudits. Ses tentatives répétées à cet égard n’ont abouti qu’à des imitations ressemblant plus à une caricature (les Talibans, Al Qaida, Daesh, Ansar Achariaa, Boko Haram…). De même, les Etats théocratiques qui ont maintenu un régime islamique traditionnel basé sur la charia (Arabie saoudite, Iran, Soudan) n’ont offert aucun modèle à suivre, au contraire, ils ont constitué une source permanente de rejet et de réprobation, tant au sein de leurs sociétés, qui en avaient assez de la tyrannie religieuse, qu’au niveau international.

Les musulmans ont eu besoin d’un siècle d’expériences, de frustrations et de conflits pour se rendre compte que le califat est grand leurre inutile et pour que certains d’entre eux déclarent la fin de « l’éveil », qui est devenu une « stupidité » et un « somme », et que d’autres commencent à faire une autocritique fondatrice, voire à s’excuser pour les conséquences désastreuses de « l’éveil », comme l’a récemment fait un érudit du wahhabisme saoudien.

Les souffrances de la tendance conservatrice se sont aggravées avec le grand échec de la tendance électorale des Frères musulmans après les soulèvements de 2011, que ce soit en Egypte, en Tunisie ou au Maroc, et cet échec a exacerbé la frustration et le déclin des tendances religieuses. De même, les forces de l’Islam politique n’ont pas pu concevoir une nouvelle pensée religieuse avec une jurisprudence capable de pallier les grandes secousses auxquelles a été exposées le système de la culture patrimoniale.

L’une des raisons de l’échec de « l’éveil » est le souci de ses tenants à diffuser sur internet tous les contenus de l’ancienne jurisprudence accompagnée des textes religieux en pensant qu’ils remettront le temps en arrière dans la conscience des gens, sauf que ce qui s’est passé a eu des résultats contraires, ce qui a conduit à l’érosion de cette doctrine et à faire éclater la vérité sur l’Etat du califat à travers l’histoire, lorsque la nouvelle génération de jeunes a découvert de nombreuses données choquantes qui a nécessité une longue recherche dans les références et les sources disponibles en papier avant l’avènement du monde virtuel qui les rendaient auparavant accessibles seulement à une élite restreinte d’érudits, d’écrivains et d’intellectuels avant de devenir disponibles pour tous aujourd’hui.

Cependant, le point faible de cette transformation est que la reconnaissance par la tendance politique islamique de l’échec de « l’éveil » n’a pas été le fruit d’une autocritique interne spontanée, mais malheureusement inspirée une fois encore par des forces extérieures, en particulier des Etats Unis. « L’éveil » a été lancé sous la couverture américaine contre la révolution khomeiniste et l’Union soviétique et voilà qu’il prend fin par une décision américaine, lorsqu’il est devenu un désastre pour l’Amérique et l’Occident, car il n’entrave plus seulement le développement des pays islamiques, mais menace les pays occidentaux eux mêmes et qui ont cru à un moment que « l’éveil » sert leurs intérêts économiques et stratégiques. Cela signifie que toutes les transformations sont menées, une nouvelle fois, par l’Occident en l’absence d’une initiative émanant des pays islamiques eux-mêmes et de la volonté des musulmans eux-mêmes.

Liquider l’héritage de l’éveil :

Si l’héritage de l’éveil est catastrophique, sa liquidation nécessite un programme rigoureux comprenant des mesures pratiques à court, moyen et long terme, dont les plus importantes sont très brièvement :

1) Procéder à une réforme rigoureuse pour distinguer le « vivant » du « mort » dans le patrimoine religieux. Le vivant est représenté dans les valeurs humaines universelles qui existent dans toutes les cultures et sur lesquelles ont été fondées toutes les civilisations en étant compatibles aujourd’hui avec le système des droits de l’homme, les engagements de l’Etat moderne et les acquis de la vie moderne auxquels a contribué par sa part la civilisation islamique parmi les civilisations antérieures.

2) Consacrer le principe de la séparation progressive entre la religion et la politique, car sans cette séparation il est impossible de réformer et de surmonter les écueils de « l’éveil ». Parce qu’il apparaît concrètement que la confusion entre elles porte inévitablement préjudice à la religion qui l’expose à la critique et à l’offense et à la politique en y incluant le sacré et en la faisant basée sur des textes rigides et catégoriques en contradiction avec la dynamique de la réalité et le mouvement de la société, et entrave son évolution. Cette dynamique de séparation devrait aboutir à la consolidation du contrat déclarant l’Etat -et la patrie – comme appartenant à tous qu’elles que soient leurs différences ethniques, de couleur, de croyance ou de langue.

3) Bâtir les systèmes éducatifs sur les valeurs de la liberté, de la citoyenneté, de l’initiative, de la relativité et de la rationalité scientifique, au lieu de la superstition, de la violence et de la terrorisation et prendre aussi soin de l’éducation artistique qui affine les goûts et renforce l’humanisme nécessaire à la détermination de la personnalité du citoyen.

4) Faire du champs de l’information un chantier national au service du développement réel, de l’information, de l’éducation et du divertissement, et le purger de la propagande du pouvoir et des voix appelant à la violence et à la haine et louant la culture de l’inégalité et du mépris de la femme qui sont contraires aux engagements et aux obligations de l’Etat en matière de droits humains.

5) Informer et sensibiliser quotidiennement sur les développements juridiques et sociaux à travers des campagnes médiatiques pour que les citoyens comprennent la signification de ces développements, leur valeur et leur effet sur leur vie individuelle et collective.

6) Criminaliser l’idéologie terroriste, toutes les formes takfiristes et les discours de haine, qui ne reposent pas sur le dialogue et le débat intellectuel et politique qui visent la compréhension, l’échange pacifique et le droit à la différence. Faire aussi du dialogue national un capital non négociable et un choix démocratique irréversible.

7) La répartition équitable de la richesse et la lutte contre la pauvreté afin de barrer la route à la distribution de l’aumône et à l’exploitation de la pauvreté des pauvres pour répandre l’ignorance et la tutelle.

Avis important :

Les mesures mentionnées ci-dessus ne pourront pas réussir sans deux conditions :

Une volonté politique dans les régimes où l’extrémisme religieux est devenu une menace pour eux.

Un front social fort et organisé incluant tous les démocrates capables de coopérer pour réaliser la révolution culturelle souhaitée, simultanément avec les réformes officielles.

**** Ahmed Assid est universitaire marocain et militant Amazigh

Article19.ma

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