Par Noury Adib

Dimanche dernier, j’avais décidé de rompre le jeûne à l’extérieur : le match retour de la finale de la coupe de la confédération africaine entre Berkane et le Zamalek devait commencer juste après. Chez moi, je ne dispose ni de l’abonnement Bein sport ni d’une antenne terrestre, parce que j’ai répudié le football depuis fort longtemps.

Pourquoi alors cet engouement pour les clubs marocains finalistes de deux rendez-vous africain ? Je l’ignore. C’est peut-être parce que le Maroc est représenté à ce haut niveau de compétition !

L’essentiel, comme disait l’autre. Mon choix se porta sur un café se trouvant à la place de la Rotonde, endroit qui me rappelait des pans de mon enfance. Quand enfant, ma mère me vêtait de mes meilleurs habits, me tenait de la main et me conduisait à ce carrefour par lequel devait passer feu le roi Mohamed V quand il était à Casablanca.

L’avenue Zerktouni est un passage obligé entre le Palais des Habbous et la Résidence royale d’été se trouvant près de Dar Bouazza, à une dizaine de kilomètre de la plage de Aïn-Diab.

En entrant au café, je constatais qu’il y avait une table libre devant l’un des deux téléviseurs grand écran du café. Je commandai mon ftour et suivis le match dont l’arbitre venait de donner le coup d’envoi et qui opposait l’Inter de Milan à Empoli. Un match banal comptant pour le championnat d’Italie.

Lorsque l’Inter marqua son premier but, je fus surpris par les cris et les marques de joie me parvenant de ma gauche, là où se trouvait le second téléviseur. Je me suis tourné pour voir à quoi ressemblaient ces spectateurs qui jouaient aux rigolos.

Il s’agissait d’un groupe de jeunes. Une vingtaine à peu près et devaient avoir en 18 et 25 ans. Ils étaient attablés à trois à quatre et d’après les habits qu’ils portaient et les ftours de 50 dirhams chacun, posés sur leurs tables, il était clair qu’ils étaient des fils à papa.

Il m’est arrivé, et à plusieurs reprises de croiser des mordus du football qui regardaient de l’extérieur des cafés, à travers les vitres, les répétitions des buts marqués. Ils n’avaient même pas de quoi se payer une consommation, c’est-à-dire 8 dirhams…

Les tenanciers du café sis à la Rotonde n’ont pas jugé bon d’interrompre le mach pour quelques instants et passer, à partir d’une chaine nationale, l’appel du muezzin annonçant la rupture du jeûne. Dans la partie où je me trouvais, nous étions pourtant tous des nationaux, et de confession musulmane. « C’était un détail », me suis-je dit. Je suis venu pour Berkane non pour manger.

L’arbitre venait de siffler un pénalty en faveur des Milanais. Nouvel élan de joie et de liesse des clients se trouvant à ma gauche. Le tir au but a été paré par le gardien de Empoli.

Déception et regrets.

Je compris alors qu’ils vivaient réellement et sincèrement leurs émotions et ne faisaient pas semblant de « tiffer » pour l’Inter. J’étais surpris.
Je savais que mes compatriotes étaient divisés entre le Real Madrid et Barcelone. Lors des derbys, les clameurs parvenaient jusqu’aux foyers, comme si nous étions en Espagne ou que l’Andalousie est toujours sous autorité arabe !

Mais c’était la première fois que je rencontre tout un café mordu par le calcio. Ces fils à papa cherchent-ils à se démarquer de la plèbe qui vibre qui pour le wydad, qui le Raja ou en plus pour le Real ou la Barça ? Peut-être. Allez comprendre le mécanisme de pensée et la structure mentale des crânes vides…

Quand à quelques minutes du coup d’envoi de la rencontre Berkane-Zamalek je demandai au garçon de demander au tenancier de changer de canal, il me répondit : « Après le match de l’Inter de Milan ! ».

Je n’étais pas le seul à formuler une telle requête. Deux autres personnes croyaient qu’on allait systématiquement basculer sur le Caire.

D’abord c’est une finale dans laquelle était engagé un club marocain. Ensuite il n’y avait aucun enjeu dans un match quelconque du championnat d’Italie. Si au moins un joueur national évoluait avec l’une des deux équipes !
En plus les Italiens nous emmerdent dans notre identité et notre entité. Pour eux nous sommes de simples et vulgaires « Vu cumpra », des marchands ambulants, des Marocchini desquels ne peuvent venir que des problèmes. Ce sont des clichés qui se sont malheureusement pérennisés.

Je n’ai pu étouffer une colère que j’ai exprimée à la cantonade, regrettant à haute voix « Cette aliénation footbalistique inexpliquée » à l’égard de l’étranger. « Intéressez-vous plutôt à la culture italienne, ça peut vous être utiles », j’ai dit sur un temps de dépit et d’amertume. Personne n’a osé répondre. Quand j’ai payé le garçon et je m’apprêtais à quitter ce repaire de « renégats », il m’a juré « qu’il n’y était pour rien » et que c’était le choix du patron.

J’ai tourné le dos à la place de la Rotonde, pris la rue Mustapha El Maani, un résistant mort pour la patrie, et je me suis dirigé au rond-point Mers-Sultan où j’ai pris place dans une crémerie fréquentée par des anciens joueurs que se réunissaient autour du vétéran Abdallah Settati.

Certains d’entre eux étaient présents. Ils avaient oubliés qu’ils étaient rajaouis ou wydadis et encourageaient de leur cœur les valeureux Berkanis. Je me suis finalement senti chez moi. Entouré des fils du peuple, des patriotes pétris d’amour pour tout ce qui a trait à leur pays.

Malgré la défaite, j’ai partagé la fierté de mes compatriotes de Berkane qui s’étaient battus jusqu’à la fin contre un géant du football africain. Quand aux Milanais de la Rotonde, ils ignorent le plaisir qu’éprouvent les passionnés pour les choses de leurs pays. C’est dommage pour eux…

Article19.ma

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