– Par Ahmed Assid

La semaine dernière, me sont parvenues deux informations relatives à la gestion de l’espace public et à son utilisation dans notre pays, la première est sous forme d’une vidéo d’une jeune marocaine annonçant sa décision avec son ami de nettoyer un coin d’une allée à Casablanca connue par sa grande saleté et ses odeurs nauséabondes qui empestent les passants.

La jeune femme a indiqué qu’elle passait, depuis 26 ans, devant cet endroit lequel a toujours été dans cet état de saleté avant qu’elle ne décide avec un autre jeune de prendre l’initiative de le nettoyer et de le transformer en un espace qui chatouille les yeux par sa beauté et ses couleurs vives. Mais dès qu’elle a commencé à enlever la saleté, elle a été surprise par l’agent auxiliaire des autorités locales « Moqadem » qui lui a demandé d’arrêter immédiatement le nettoyage du lieu, arguant qu’il s’agit d’une violation de la loi, car l’espace appartient au « Makhzen » et que personne n’a le droit d’en disposer ou de le changer.

En raison de la controverse entre la jeune femme et le Moqadem, les passants s’y sont mêlés pour défendre la jeune femme et son ami. Certains ont même commencé à les aider, ce qui a incité les deux jeunes, suite aux encouragements des habitants, à continuer de nettoyer les lieux. Le Moqadem a été ainsi obligé de faire appel à son chef le « khalifa » qui a exprimé, à son tour, la même position. A cause de l’obstination des deux jeunes, la question est parvenue au Pacha, et ainsi de suite …

Cependant, la volonté civique de la jeune femme obstinée et le soutien du public ont fini par l’emporter et chacun a pu réaliser l’intérêt de la propreté et la beauté de l’acte civique des deux jeunes qui ont transformé l’endroit en un véritable coin artistique, des cœurs colorés sur le mur, des fleurs et des plantes vertes, le tout payé par leur propre argent.

Le deuxième incident concerne la journaliste Nora Fouari, qui a écrit un article sur le « désordre provoqués par les Tarawih » et a dénoncé le comportement des fidèles qui occupent l’espace public au point de bloquer la circulation, de créer un chaos quotidien et d’empêcher les gens de vaquer à leurs occupations avec l’aval des autorités qui légitiment cette anarchie en veillant à son « organisation ». C’est ce qui a attiré à la journaliste, comme d’habitude et comme attendu, de fortes réactions de la part du courant conservateur.

En ce qui concerne le premier incident, les citoyens pourraient s’étonner du comportement des autorités, qui tentent d’empêcher deux jeunes de nettoyer un espace public sale. Toutefois, dans le deuxième cas, ils pourraient défendre le désordre et considérer le fait simple d’en parler comme une provocation. Mais, en réalité, il s’agit de la même question, à savoir l’occupation de l’espace public et son utilisation d’une manière contraire au comportement civil et aux principes de coexistence. L’autorité publique, qui considère le nettoyage d’un lieu public comme une violation de la loi, est en réalité perturbée par la force de l’initiative civile des deux jeunes en ce sens qu’elle considère l’initiative citoyenne remplaçant l’Etat comme étant une dénonciation à son encontre et de ses manquements.

Cet esprit de citoyenneté c’est ce que craint l’autorité publique, car elle peut s’appliquer à bien d’autres choses et finir par délégitimer l’autorité publique qui collecte les impôts des citoyens sans fournir les services requis.
Dans le deuxième cas, la prière des Tarawih est un rituel religieux inscrit dans les us depuis des siècles, mais au lieu de se dérouler dans les lieux de culte, il a été transféré à la rue. Pour de nombreux simples citoyens, il s’agit d’une prière dans un lieu public à cause du manque de mosquées ou du grand nombre de fidèles. Mais pour les extrémistes, qui sont à l’affût de l’état moderne pour saper ses fondements, la prière dans la rue et la paralysie de la circulation est vitale, car il s’agit d’une « sortie de l’Etat moderne ». Il s’agit également de démonstration de rites religieux en vue d’attirer davantage d’adeptes car ils aspirent à transformer un comportement individuel, qui est la prière, en un phénomène collectif et paramilitaire. Et plus sont violées les règles de comportement civil associées à l’Etat moderne et plus sont adoptés les comportements bédouins, plus est illustrée la capacité des gens à enfreindre la loi et le contrat social garantissant la cohabitation qui constitue une source de nuisance pour le courant conservateur.

Cette démission de la citoyenneté et des liens civils et la rébellion à leur encontre par la prière y compris sur la voie réservée au tramway et le blocage tous azimuts avec une certaine indifférence constitue un moment d’exercice de la désobéissance à l’Etat apprécié par les extrémistes, d’autant plus que ce comportement consacre l’un des fondements de l’extrémisme religieux, à savoir, la primauté de la religion sur l’Homme, sur l’Etat, sur la loi et sur toute autre chose.

D’autre part, les extrémistes n’acceptent pas qu’il y ait quelqu’un qui vit un mode de vie autre que le leur et considèrent donc la prière dans la rue comme étant un fait accompli qui s’impose à tous alors que dans les pays européens et occidentaux en général, où la crise identitaire est à son comble, la prière des musulmans dans la rue représente une sorte d’arracher la reconnaissance de l’autre et un désir de prouver son existence devant lui, ce qui est une réaction au sentiment de grande infériorité.

Il est étrange que les extrémistes religieux, ainsi que les gens en général, font montre généralement d’un grand attachement aux textes mais n’accordent aucun intérêt aux appels contre la prière dans la rue pour les trois raisons invoquées par les érudits, à savoir, les ordures, les urines et les excréments des animaux, et aussi pour l’absence de la concentration à cause de la circulation des gens et leurs bruits, et ceci l’était déjà par le passé, alors que dire des rues d’aujourd’hui?

Mais comment expliquer l’attitude complice des autorités marocaines face à ce comportement anarchique?

Dans ce cas, il s’agit du contraire du premier incident. Si l’initiative civile visant à nettoyer l’espace public dérange l’autorité parce qu’elle révèle sa défaillance, la propagation du désordre dans le même espace, la supervision de son organisation et sa légitimation dans les prières du Tarawih, constitue un soutien à l’autorité publique de deux points de vue.

Le premier est qu’elle permet de calmer les esprits et d’abrutir les sentiments, le seconde est qu’elle donne l’impression que l’autorité est impliquée dans le caractère duel de l’Etat qui enfreint lui même ses propres règles avec des justifications religieuses, en tant que protecteur de la religion et responsable de sa gestion. Dans ce cas, il est difficile pour une autorité publique de ce genre d’éduquer ses citoyens, en ce sens qu’elle oeuvre à les accompagner et à répondre à leurs désirs même ceux qui sont illégaux, afin d’assurer la stabilité et la pérennité, qui sont l’objectif principal de l’autorité existante.

Les Marocains ont connu l’Etat national moderne depuis 100 ans et, au cours de la période durant laquelle ils ont entrepris la consécration de ses institutions, ils ont été relativement capables de démanteler les liens ethniques et tribaux au profit de la nation toute entière, mais ils n’ont pas réussi à s’éduquer mutuellement sur les principes du comportement civique que requiert l’Etat moderne et partant ils ont commencé à considérer un grand nombre des manifestations du désordre et du laxisme comme un droit acquis.

Article19.ma

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