Par Abdallah Bensmaïn

C’est un roman* qui a un début mais pas de fin. Khalid Lyamlahy développe dans « Un roman étranger » une écriture labyrinthique digne des grands maîtres du Nouveau Roman dans sa finesse de description des objets, dans sa relation au temps et à l’espace. Cette écriture peut aussi rappeler « L’automne du patriarche » ou « Le Général dans son labyrinthe » de Gabriel Garcia Marquez, sans oublier « Topographie idéale pour une agression caractérisée » et « L’escargot entêté » de Rachid Boudjedra… sans être sous influence ou dans l’imitation.

C’est une écriture sans aspérité, « ripolinée » de l’intérieur comme dirait Rachid Boudjedra, une écriture sans états d’âme, lisse et unie dans son déploiement.

La comparaison avec le Nouveau Roman, Gabriel Garcia Marquez et Rachid Boudjedra, est dans l’exigence de l’écriture et du récit, la cohérence du propos dans ses ruptures et ses déliaisons qui participent de sa logique interne sans verser dans la confusion.

« Un roman étranger » n’est pas une histoire avec un début et une fin, mais plusieurs romans, plusieurs histoires qui s’imbriquent les uns dans les autres : roman qui s’écrit, processus de renouvellement du titre de séjour, avec sa « phobie administrative », tentative de conquête amoureuse de Sophie et amicale de Lucien par un narrateur qui avance à tâtons et finit dans une solitude insondable et d’autant plus incompréhensible.

L’entrée dans le labyrinthe du récit se fait avec une certaine appréhension mais la nécessité d’en sortir fait connaître au lecteur les moindres impasses, emprunter les moindres pistes… pour enfin déboucher non pas sur une route clairement dessinée mais sur un croisement de plusieurs voies, sans savoir laquelle prendre enfin pour conquérir Sophie, obtenir le renouvellement de son titre de séjour et poursuivre ses études, achever le roman qui se déploie en feuillets sur la table de travail, comprendre enfin l’acte créatif de Lucien, dans le désordre de ses pinceaux et des tubes de gouache qui jonchent le sol de son atelier. Si l’œuvre de Lucien se construit et se donne à apprécier avec la signature de l’artiste au bas du tableau, le roman en élaboration relève – à la limite – du fantasme et le narrateur n’est pas certain de le mener à terme… de l’avoir même adressé et posté à un éditeur !

Pour une première œuvre, « Un roman étranger » s’invite à la table des promesses d’avenir de la littérature francophone, dans son universalité la plus complète et la moins complexée car libérée du poids des nationalismes littéraires étroits : le parcours du narrateur est celui de tout individu en quête du renouvellement de son certificat de résidence, de tout jeune écrivain pris dans les affres du doute devant les papiers éparpillés du manuscrit qui s’écrit et de… tout amoureux éconduit, sans préjuger du lieu de naissance ou de la nationalité, pourrait-on affirmer.

C’est en cela que « Un roman étranger » de Khalid Lyamlahy est dans une universalité assumée, loin des déchirements identitaires qui ont longtemps servi de fond de commerce, intellectuel et culturel, aux écrivains du Sud. Dans « Un roman étranger », nul déchirement identitaire, nul questionnement métaphysique sur l’usage de la langue, bref nul exotisme qui pourrait rattacher l’œuvre à un pays, à une culture.

Les personnages sont identifiés par rapport à leur vécu quotidien. Et seulement !

Le pays où se déroule la fiction n’est pas nommé. Il n’est reconnaissable que par des attributs, de souveraineté comme le drapeau par exemple. Le narrateur n’a pas de patronyme – ni de nationalité ! – : il est le « je » du roman qui se construit, ajoutant ainsi des notes supplémentaires à l’étrangeté du récit, un « je » qui peut représenter Khalid Lyamlahy – dans ce cas, le narrateur – comme n’importe quel étudiant en butte au renouvellement de son titre de séjour.

« Un roman étranger » est dans une dynamique d’écriture avec une forte valeur ajoutée esthétique. Une dimension esthétique qui fait œuvre et va au-delà de la simple rédaction (cette séparation entre l’écrivain et le rédacteur, on la doit à Khalid Zekri, dans sa pertinence), marquée par la platitude et la superficialité du récit, le genre d’ouvrage de commande pour flatter les égos, animer les mondanités culturelles et les réseaux sociaux, notamment facebook où le mot d’ordre des écrivains est l’extase du « Parler moi de moi ».

* Khalid Lyamlahy : Un roman étranger – Ed. Présence Africaine

Article19.ma

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