Par Ahmed Assid

J’ai reçu sur WhatsApp deux annonces de deux conférences dont une sur « Le néo-athéisme entre ses causes psychologiques et cognitives » qui est le thème d’une rencontre à Casablanca et le second sur la « Méthodologie pour faire face aux soupçons des athées », slogan d’une conférence organisée à Tétouan.

Ont participé aux deux rencontres un groupe de prédicateurs appartenant au courant de l’islam politique et des spécialistes du droit islamique (Sharia’a).

C’est peut-être une grande avancée que les islamistes fassent de « l’athéisme » un sujet de réflexion, au lieu de recourir aux méthodes anti-blasphématoires de violence sanguinaire et de provocation sauvage. La tenue d’une conférence pour le dialogue et le débat est dans tous les cas une chose louable, mais tout en notant les remarques suivantes:

1) Le mot « athéisme » signifie linguistiquement (en arabe) la déflexion et la déviation par rapport au droit, l’aveuglement et l’égarement, qui sont des connotations négatives créées par les croyants et qui comportent donc beaucoup de jugements de valeur, en ce sens qu’elles jugent l’autre uniquement parce qu’il est différent, et donnent aux croyants le droit de se proclamer ainsi et de traiter les autres de tous les qualificatifs négatifs, bien que la réalité sociétale pourrait refléter tout le contraire.

D’autre part, les islamistes confondent souvent « athéisme » et « non-religionisme » alors que ce sont deux positions différentes. « L’athéisme » est un déni catégorique de la divinité et du principe métaphysique, alors que le non-religionisme est fondé sur la remise en question des religions existantes, en ce sens qu’elles sont très loin de prouver de manière convaincante l’idée de la divinité, en tant que vérité transcendante absolue telle que revendiquée par les croyants. Comme le non-religieux n’a pas de réponse définitive à ce sujet, il laisse la question non résolue tout en soulignant que les religions dans leur forme populaire, avec leurs paradoxes et leurs contradictions, ne sont que le fait des êtres humains.

2) A partir des noms des participants à ces conférences et de leurs affiliations idéologiques, il semble qu’ils voudraient discuter de « l’athéisme » du point de vue de la foi politisée, alors qu’il serait difficile de comprendre le sujet sans une vision scientifique objective, d’une part, et du point de vue de l’athéisme, d’autre part. Beaucoup de choses seront dites sur les athées en leur absence et qui ne seront peut-être pas tout à fait exact et pourraient même être éloignées de la réalité du phénomène. D’où le fait que les organisateurs auraient dus penser à inviter les « athées » pour les écouter et leur permettre de répondre aux « suspicions » qui pèsent sur eux. Peut-être que parler de l ‘ »athée » en son absence fait partie des traditions de la pensée religieuse ancienne, « Ibn Al Rawandi l’athée » a écrit 114 livres dont nous n’avons reçus aucun, et le lecteur ne le connaît aujourd’hui qu’à travers les réactions de ses opposants.

Cependant, je trouve une excuse à ces islamistes pour ne pas avoir organisé un vrai dialogue, car la société dans laquelle ils vivent est toujours en retard en ce sens qu’elle n’accepte pas l’existence de l’athée et ne lui permet pas de prendre la parole. Et j’ajoute, pour mettre nos frères islamistes dans le contexte, qu’ils sont responsables, aux côtés des autorités oppressives, de cette situation misérable qui sévit chez les musulmans en ayant contribué à l’ignorance de la société, à son embrigadement et à sa mobilisation contre les manifestations de la différence, de sorte que les gens se comportent de plus en plus entre eux et envers les autres de manière qui s’apparente plus à celle des animaux que des êtres humains alors que la confusion et l’agitation émotionnelle sont devenues plus prépondérantes par rapport à la réflexion, à la conscience citoyenne, au dialogue et à l’échange.

3) Le terme « néo-athéisme » semble irréaliste et non scientifique, car il n’y a pas d’athéisme ancien et nouveau, mais il est un phénomène voisin de celui de la foi depuis l’antiquité et le restera ainsi éternellement dans les sociétés humaines. Peut-être que les croyants des religions monothéistes et d’autres religions anciennes ou nouvelles constituent la majorité de l’humanité, mais leurs formes de foi et de leurs croyances peuvent parfois être en totale contradiction. Les athées pourraient constituer une minorité dans le club de l’humanité, mais une idée claire les réunit.

D’autre part, on remarquera que la majorité des croyants sont des gens simples parmi lesquels pourrait se répandre l’illettrisme et souvent beaucoup d’ignorances, comme c’est le cas dans les pays musulmans, en ce sens que n’importe quel individu, quel que soit le faible niveau de son intelligence, de sa conscience et de sa culture, pourrait être croyant ne serait-ce que par mimétisme aveugle de ce qui existe et est consacré dans la société, alors qu’il est difficile de trouver un « athée » de cette catégorie. Aussi, il est difficile de trouver un « athée » qui ne lit pas les livres, ne fait pas de recherche et ne se préoccupe pas de la connaissance, et ce à cause de la soif du savoir qui le pousse au questionnement et à la recherche permanente lesquels l’ont mené à « l’athéisme » qui est très difficile, car il n’est pas facile pour une personne d’être convaincue qu’il n’y a ni Dieu, ni ciel, ni vie après la mort, alors qu’il est très facile de se retrouver dans une société religieuse et de suivre les traditions de ses parents et de ses aïeuls rassuré sur leurs convictions héritées sans aucune réflexion parfois (Il nous suffit ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres).

C’est pourquoi les hommes de la religion ont toujours procédé à remonter la masse parmi les analphabétes contre les scientifiques (des sciences exactes), les philosophes, les poètes, les écrivains et les élites athées, car il est plus facile de mobiliser la masse et de s’assurer de son soutien contre les élites accusées d’ « hérésie », d’athéisme » et de « mauvaise conduite » bien qu’elles représentent la crème de la société.

4) Ce qui ressort des thèmes des deux conférences est que les organisateurs se basent sur deux fausses convictions: la première est que les athées ne connaissent pas la religion en ce sens que s’ils la connaissaient ils auraient rejoint la masse des croyants et seraient entrés dans le « giron de la foi ». La deuxième est que les athées souffrent de problèmes psychologiques à cause de leur incertitude quant à une existence d’un dieu et une vie après la mort et il suffit de leur indiquer le chemin pour que cesse leur souffrance et leurs coeurs trouvent la sérénité.

En fait, cette simplification superficielle, qui atteint à certains égards la stupidité, est la cause de l’incompréhension du problème posé et qui présente des données en complète contradiction avec ce que prétendent les croyants. Les athées ne méconnaissent pas la religion, car ils sont parmi ses grands lecteurs, leur position n’est passée de la foi à l’athéisme qu’après des recherches approfondies et un grand savoir, et parmi ce qui distingue les « athées » des croyants est que leur connaissance dépasse souvent celle d’une seule religion et embrasse les différentes religions et l’étude de leurs textes et leur comparaison, alors que les musulmans ne parlent qu’en termes de foi en leur religion, avec beaucoup d’ignorance des autres religions dont ils ne connaissent rien, pour preuve certaines idées qu’ils propagent à propos des autres religions et qui n’ont rien à voir ni avec les textes de ces religions ni avec leur histoire.

Quant aux problèmes psychologiques, ils sont plutôt à rechercher du côté des croyants, dont certains tombent dans la grande peur du « supplice de la tombe » ou le sort après la mort au point de perdre le sommeil (en particulier chez les femmes) et, pour certains, de devenir intolérant jusqu’à haïr leurs proches et s’isoler de la société et de l’Etat, et dont d’autres épousent le terrorisme et recourent à l’explosion et au crime et parmi les faits courants illustrants le plus ces troubles mentaux le comportement des prédicateurs religieux islamistes, leurs sermons et leurs fatwas (avis religieux) étranges qui ne peuvent être le fait de personnes sages.

Au cours des manifestations au Yémen contre un film humiliant la personne du prophète Mohammed, des dizaines de personnes ont été tuées et des centaines d’autres blessées à cause du déchainement des manifestants et de leurs bousculades en raison de la démesure de leur sentiment religieux que les prédicateurs ont provoqué. Bien que l’ennemi contre lequel ils manifestent se trouve à des milliers de kilomètres en sécurité loin de toute menace. N’est-ce pas là la marque d’une névrose et  d’un trouble psychologique?

Il est étrange que cette façon avec laquelle les musulmans traitent les non-croyants soit la même que celle utilisée par les « Quraishite » contre le prophète Mohammed à La Mecque, où ils l’ont accusé d’être victime de troubles mentaux et de folie, dans le Coran il est dit (Votre compagnon n’est nullement fou). Il était accusé de folie par son peuple parce qu’il était différent et disait ce que les gens ne s’étaient pas habitués à entendre et leurs âmes ne croyaient pas.

En réalité, il est certain que les croyants se trouveront dans une situation difficile lorsque nous comparerons entre leur comportement et leurs croyances et le comportement des non-croyants. Je me souviens à cet égard d’une anecdote dans la presse égyptienne à propos d’un psychiatre interrogé par un journaliste des frères (musulmans) en disant: « Ne pensez-vous pas que l’athéisme est une maladie psychologique? » Et le psychologue de répondre avec sarcasme: « Au fait, si une personne vient me voir en disant qu’il croit en l’existence d’une autre personne qui a volé sur le dos d’une bête avec la tête d’un humain à travers les sept cieux en frappant à leurs portes je douterai de son intégrité mentale ».

Au delà du phénomène:

Lorsque nous examinons bien le sujet et suivons le débat qui s’y rapporte, nous constaterons sans grand effort qu’il ne s’agit pas en fait de la foi et de l’athéisme en tant que deux positions personnelles. A ce niveau, nous n’avons besoin d’aucun débat, il suffit que chacun respecte l’autre dans ses choix. Sauf qu’il s’agit en réalité de questions relatives au pouvoir, à l’ordre public et aux traditions de la société et, ainsi, nous devons chercher les causes de nos problèmes et nos conflits dans la vie politique, et non pas dans les religions et les convictions, ni dans les positions de l’athéisme ou de non-religion. Ceux qui ont organisé les deux conférences ont agi parce qu’ils estiment, en tant qu’acteurs politisés, que la vague de l’athéisme menace leurs intérêts, eux qui aspirent à l’exercice de la tutelle religieuse sur la société et sur l’Etat. Et il est entendu que cette tutelle ne pourrait se perpétuer sans le maintien des évidences religieuses dans leurs liens avec les structures des relations sociales. C’est ce qui fait que les structures de la conscience collective restent stables autour des mêmes constantes et axiomes qui s’étendent de la foi aux traditions pour atteindre le siège du pouvoir. C’est ainsi que la foi religieuse, qui était supposée être une question personnelle, devient un mécanisme essentiel de maintien de l’ordre public, sa surveillance et son contrôle. Et en face, l’athéisme devient une menace pour l’ordre public et pour ceux qui utilisent la religion dans le domaine de la légitimité et du pouvoir.

Ainsi, l’origine du danger que ressentent les islamistes de l’athéisme, qui ne préoccupe pas vraiment la société, vient du fait qu’ils se sentent responsables par rapport à ce qui se passe dans la réalité. Parmi les grands facteurs de l’athéisme et le détournement des gens de la religion, nous trouvons l’extrémisme religieux islamiste propagé par les islamistes. En ce sens que la réaction directe à l’extrémisme dans la religion et sa transformation en un ordre public coercitif et autoritaire, à la fois à travers l’Etat et les groupes radicaux, est la tendance à l’athéisme des individus, comme c’est arrivé auparavant en Europe et arrive, par exemple, en Arabie Saoudite, en Iran et au Soudan (voir notre article sur le phénomène de l’athéisme dans les pays religieux).

Les courants islamistes extrémistes et les pays qui les ont parrainés ont commis une erreur fatale en diffusant sur Internet de nombreux textes anciens de jurisprudence et du patrimoine religieux, pensant qu’ils servent « l’Eveil », alors que cela a un effet néfaste sur l’esprit des jeunes qui y trouvent la matière religieuse exposée sur internet avec toutes ses contradictions et sa fragilité. C’est l’une des raisons de la propagation du phénomène de l’athéisme dans le contexte actuel, en ce sens que les musulmans n’avaient pas une grande  connaissance des textes religieux fondamentaux et de l’histoire de l’Islam à ses débuts.

Le problème est que les dirigeants et les islamistes provoquent la vague de l’ « athéisme » sans penser à la nécessité de changer leur façon de penser, car ils ne peuvent pas concevoir l’Islam en dehors de l’idée de l’Etat, du pouvoir et des vainqueurs.

Mais si nous sommes les enfants de notre époque, la référence universelle aux droits de l’homme, qui été adoptée par la Constitution marocaine qui la considère comme au dessus de la législation nationale, fait de la liberté de conscience et du droit de croire ou de ne pas croire des droits fondamentaux de l’homme. En mars 2014 à Genève, le Maroc a signé sans réserve la convention des Nations Unies sur le respect de la liberté de conscience et de la foi. Il est étrange que les islamistes cherchent à jouir de leur droit de conscience et de prosélytisme, tout en se permettant de critiquer les autres et d’inciter presque quotidiennement à les combattre, sans tenir compte du droit de ces derniers à l’expression et au débat. La solution, à cet égard, est de séparer complètement la religion de la politique et de la considérer comme étant une affaire personnelle privée, à ce moment il ne sera plus possible de l’utiliser pour nourrir de vains conflits entre citoyens, tout comme ces citoyens eux-mêmes n’auront pas besoin de critiquer la religion ou de s’y opposer tant qu’elle n’est pas utilisée politiquement pour les soumettre et les priver de leur droit à choisir leur style de vie.

Article19.ma

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