Dr Mohamed Chtatou

Armés de médias sociaux américains: Facebook, Twitter, etc. et résolus à tout prix à accéder à la démocratie et à la modernité, les jeunes Arabes, émasculés, depuis si longtemps, ont manifesté dans les rues et ont chassé de manière humiliante des dictateurs endurcis tels que: Le Tunisien Ben Ali, l’Egyptien Moubarak, le Yémenite Ali Saleh et le Libyen Qaddafi. Cependant, ces pays n’ont pas obtenu la démocratie tant souhaitée, car la contre-révolution a pris la forme d’un coup d’état militaire qui a amené Sissi et les militaires au pouvoir en Égypte, ainsi que des islamistes serviles et opportunistes dans d’autres pays, qui ont tous rétabli la statut quo du pré-printemps arabe 2011. Cela signifie-t-il, toutefois, qu’il n’y a plus aucun espoir pour le Monde arabe pour s’émanciper et que l’autocratie est probablement son destin éternel?

En 2019, il y a un retour inattendu du Printemps arabe, mais cette fois-ci dans les pays non touchés lors de la première vague, principalement: l’Algérie et le Soudan, dirigés jusqu’ici par l’armée, directement ou indirectement. Les révolutions populaires de ces deux pays rencontreraient-elles le même sort que celle de 2011 et seraient-elles vaincues à long terme par la contre-révolution, qui change toujours de forme, d’approches et de récits pour survivre? Il est clair, toutefois, que les peuples de ces deux pays veulent un régime civil et démocratique, mais est ce que les soldats rentreront-ils dans leurs casernes pour permettre à la démocratie de s’implanter ou utiliseront-ils d’autres subterfuges et ruses pour rester au pouvoir? Seul le temps le montrera.

Printemps arabe

Pourquoi la démocratie ne réussit-elle pas dans le Monde arabe?

Le Printemps arabe a débuté en Tunisie en 2010 et a balayé d’un revers de la main la plus grande partie du Monde arabe, créant un effet de domino qui a renversé de nombreux dictateurs. La guerre civile, conséquence immédiate des soulèvements populaires, a ravagé de nombreux pays et certains sont encore au cœur de ses affres et emprisonnés dans son tourbillon mortel, sans espoir de répit ni de fin : la Syrie, le Yémen et la Libye. Seule la Tunisie, berceau du Printemps,  marche en boitant vers la démocratie, si jamais elle y parvient saine et sauve.

Le Monde arabe, malgré ses diverses richesses culturelles et matérielles, n’a pas été en mesure, du moins, d’atteindre la démocratie, et l’on se demande, à juste titre, pourquoi. La réponse à cette question, qui laisse tout un chacun perplexe, est sans aucun doute une réalité à multiples facettes:

1-La force du tribalisme

Dans toute l’histoire des Arabes, avant et après l’islam, le pouvoir était l’apanage du tribalisme. En effet, l’identité tribale et la solidarité agissante ont toujours été la clé du pouvoir et un bon exemple de cela est cet adage bien connu en arabe:

أنصر أخاك ظالما أو مظلوما

Onsor akhaka daliman aw madlouman

«Soutiens ton frère (membre de ta tribu)

à raison ou à  tort dans ses actes »

Historiquement, les grandes dynasties musulmanes, d’extraction arabe, telles que les Omeyyades (661-750) et les Abbassides (750-1258) ont toujours tiré leur force et leur puissance du soutien tribal et ont donné l’exemple à toutes les dynasties au pouvoir jusqu’à nos jours.

De nos jours, toutes les monarchies arabes sont des dynasties tribales; L’Arabie Saoudite (1777-présent) est un bon exemple. En effet, en 1848, la tribu des Saouds s’allia au leader religieux charismatique, Mohammad Ben Abdelwahhab (1703-1792), dans le sens qu’ils propageraient son austère forme d’Islam, connue par la suite sous le nom de wahhabisme, dans l’Arabie Heureuse (Felix Arabia), et que les Saouds, par contre, s’occuperaient du pouvoir temporel. Aujourd’hui, la tribu prédatrice  des Saouds et ses nombreux princes affiliés contrôlent le pays avec une main de fer. Ils achètent l’allégeance avec de l’argent, des portefeuilles politiques et des privilèges rentiers, mais font face, en revanche, à toute forme d’opposition, de sédition ou de résistance avec une violence extrême. Le journaliste saoudien Khashoogi en a fait les frais. Il a été éliminé par l’entourage du prince héritier sanguinaire Mohamed Ben Salmane – MBS – d’une manière inhumaine et  horrible, pour servir d’exemple à toute forme d’opposition. En outre, il faut signaler que récemment, 37 personnes ont été décapitées en Arabie Saoudite, d’une manière horrible, dont 32 chiites. La peine capitale totale dans le monde en 2019 est de 172, et l’Arabie Saoudite est le troisième pays derrière la Chine et l’Iran en termes de nombre d’exécutions par an.

Les pays arabes touchés par le Printemps arabe

Au premier tour du Printemps arabe, craignant une réaction populaire généralisée, les dirigeants du Golfe ont tous, sans exception, acheté la paix sociale avec des dons en espèces généreux et directs en faveur de la population pour étouffer toute velléité insurrectionnelle possible.

Les tribus dirigeantes arabes offrent généralement à leurs membres des portefeuilles ministériels des postions de haut rang dans les rouages de l’état, mais aussi dans l’armée en contrepartie d’un soutien indéfectible et sans failles et disposent souvent, pour toute fin utile, d’un corps militaire d’élite en réserve et d’une garde prétorienne pour protéger le régime en cas de coup d’état militaire, de désobéissance de gradés de l’armée ou de toute forme d’insurrection populaire.

Même en Algérie où l’armée est la tribu au pouvoir, pour rester aux commandes, les généraux se soutiennent mutuellement (solidarité tribale) issue de la notion d’appartenance au groupe et partagent à parts égales les dividendes des revenus pétroliers comme moyen de créer une tribu soudée de rentiers virtuels, où le profit est la forme centrale de l’identité.

L’ex-président Bouteflika a greffé, avec succès, son clan sur la tribu militaire et a permis à sa famille de profiter du butin du pétrole dans la mesure où son frère Said Bouteflika est devenu le président de facto à partir de 2013, lorsqu’il fut physiquement démuni par un AVC.

2-Patriarcat écrasant

Le patriarcat dans le monde arabe est la conjonction d’un tribalisme extrême (allégeance aveugle et incontestable) et d’une croyance religieuse minimaliste (religion utilisée pour servir des intérêts tribaux comme le wahhabisme en Arabie Saoudite).

Le clan doit sa survie à la force et à l’intelligence du patriarche à l’intérieur d’un ordre social hautement concurrentiel et d’un système de faveurs matérielles et de pouvoir politique alléchant et coupe-jarrets. En contrepartie, le patriarche requiert un soutien sans faille de ses membres et une totale obéissance. Dans le système, l’ancienneté et l’âge sont synonymes de sagesse et de pouvoir et, en tant que tel, la jeunesse est émasculée et les femmes sont traitées comme de simples meubles de la maison dont on peut disposer sans contrainte aucune.

La pire expression du patriarcat est la tradition. Le respect de la tradition signifie que rien ne peut être changé à moins que le changement ne respecte la hiérarchie tribale qui est toute-puissance, ce qui, dans la plupart des cas,  signifie clairement aucun changement, même si cela est bon pour le grand public: منفعة manfa’a.

La force du patriarcat a surpassé celle du tribalisme au XIVe siècle lorsque la porte de la «jurisprudence» ijtihad اجتهاد a été fermée au profit du respect de l’ancienneté et de l’âge par al-i’timimad ‘ala as-salaf as-saliH الاعتماد على السلف الصالح . « 

En conséquence, l’ère des traditionalistes avait débuté avec force, mettant fin à l’innovation et à la créativité, qu’elles soient technologiques ou intellectuelles. À la suite de ce mouvement, un certain nombre de cheikhs connus sous le nom de cheikh al-Islam شيخ الاسلام comme Ibn Taymiyya (1263-1328) encouragèrent un islam traditionaliste et austère menant à l’établissement du patriarcat et de l’oppression tribale au lieu du consensus choura   الشورى   de l’Islam initial du temps du Prophète Mohammed.

Après l’indépendance de la plupart des pays arabes au milieu du siècle dernier, ils sont devenus des systèmes patriarcaux protégeant l’individu malgré lui, du monde extérieur considéré comme une influence corruptrice et néfaste. Bien sûr, le patriarche était un dictateur sous la forme trompeuse de la figure paternelle abou al-oumma اب الامة «père de la nation» ou du dirigeant incontestable zaim زعيم . Gamal Abdel Nasser (1954-1970), considéré comme tel, dans les annales de l’histoire de la nation arabe, fut pleuré et regretté à sa mort, bien qu’il fût un autocrate sanguinaire, en réalité.

Les Islamistes en marche

Cependant, tous les zaïms arabes: Nasser, Saddam, Kadhafi, etc. étaient tous des dictateurs féroces qui ont éliminé physiquement l’opposition sans le moindre remords. En effet, Nasser a emprisonné et tué les ‘Ikhwan الاخوان (Frères Musulmans), Saddam a gazé les Kurdes et Kadhafi a massacré l’opposition islamiste et laïque sans ménagement.

Le patriarcat arabe sous la forme de panarabisme, a non seulement réprimé les opposants politiques, mais également toute forme d’expression d’identités culturelles et ethniques et bien sur religieuse : amazigh, kurde, copte, etc., car pour lui le panarabisme patriarcal était l’unique solution à tous les problèmes et les maux de la nation arabe et le «pluralisme n’est qu’un simple mirage et illusion inventée par l’Occident pour dominer les Arabes», et de nombreux panarabistes croient, encore aujourd’hui, à cette notion.

3-Le pouvoir du passé

Depuis la fin de l’ère de l’Ijtihad au XIVe siècle, le récit traditionaliste arabe a vanté les louanges du temps passé  en professant que la tradition est ce qu’il y a de mieux, dans ce monde, parce que l’avenir est inconnu et  le changement est trop risquée.

En conséquence, la plupart des Arabes sont attachés à la tradition pour la vie. Dans ce récit, le statu quo est perçu comme une sécurité, une paix et une conformité aux normes religieuses et aux règles d’al-khalaf as-salih الخلف الصالح «les vénérables prédécesseurs» et le changement comme un danger et un risque, pour ne pas dire, bien sûr, une ruse ou un subterfuge utilisé par as-salibiyun الصليبيون « les Croisés » pour attaquer l’islam et l’affaiblir.

Dans la tradition politique arabe, des régimes au pouvoir, le «grand passé» a été glorifié et des thèmes tels que la «victoire de Saladin à Jérusalem», la «civilisation arabe en Espagne» et «l’âge d’or de l’islam» sont célébrés en boucle. Les dictatures arabes ont utilisé ce récit pour décourager leur peuple de chercher le changement et la démocratie et de perpétuer, indéfiniment, le statu quo.

En fait, les Islamistes sont encore plus hantés par le passé que les panarabistes, car ils abhorrent la modernité et y voient un défi à leur pouvoir religieux, à leur suprématie virile et à leur patriarcat spirituel. Les Islamistes ont toujours considéré la démocratie comme un cheval de Troie de l’Occident chrétien et un moyen infaillible  pour détruire l’Islam et éliminer sa glorieuse tradition et son passé sans pareil.

Opposition inefficace

L’opposition politique dans le monde arabe a toujours été faible, à l’exception des  Ikhwan en Égypte. Les partis politiques ont été et sont toujours imprégnés de la suprématie tribale, de la philosophie patriarcale et de l’instinct de prédation. La plupart du temps, le parti est en place non pas pour défendre les intérêts de l’électorat, mais pour avoir accès, dans la mesure du possible, aux privilèges du régime au pouvoir et ce dernier, en fait, récompense généreusement les partis dociles et obséquieux avec de l’argent et des maroquins politiques.

Ghannouchi : figure de proue de l’Islamisme modéré

L’opposition est également inefficace car fragmentée par dessein politique. Le régime en place préfère avoir beaucoup plus de petits partis qu’un ou deux forts, pour faciliter la manipulation politique, par exemple, jouer un parti contre un autre afin de créer des querelles tribales. L’establishment encourage également les groupes tribaux à avoir leurs propres partis pour défendre leurs intérêts privés. Ainsi, tout l’éventail politique devient tribal et les nombreux acteurs en course recherchent éperdument des gains personnels. En tant que tels, les Arabes restent indéfectiblement tribaux en essence, en croyance et en pratique.

Être une véritable opposition signifie être capable de critiquer le gouvernement et l’establishment et de présenter une alternative plausible, qu’elle soit économique, sociale ou politique. Néanmoins, les partis tribaux n’ont aucune plateforme politique, car leurs membres, en majorité, ne sont pas recrutés sur la base de la méritocratie universelle, mais uniquement sur les bases de l’identité, l’obéissance et la solidarité tribale. Le PJD du Maroc en est un bon exemple. Ses membres sont au pouvoir pour un deuxième  mandat de cinq ans depuis 2011 et n’ont pas de plateforme économique, mais seulement une vague littérature religieuse encourageant l’obéissance aux patriarches du parti et à un Islam tribal.

En tant que tels, dans ces situations, les gouvernements sont généralement technocratiques et non politiques et ne sont pas soumis à la responsabilité du parlement, ce dernier n’étant qu’une simple institution fantoche dont la mission principale de promouvoir la démocratie de vitrine et la mainmise des autocrates sur un système politique figé et prédateur à tout casser.

Politique de cooptation

Les régimes arabes ont toujours utilisé la carotte plus que le bâton et le scénario de la carotte fonctionne à merveille. La cooptation est un phénomène qui n’est pas seulement utilisé en politique mais également dans tous les autres domaines de la vie: culture, économie, religion, etc.

La cooptation a émasculé la presse et les médias, de sorte que la plupart des Arabes ne font pas confiance aux médias locaux car ils sont tous inféodés au pouvoir autocratique et chantent indéfiniment les louanges du zaim . Les médias indépendants, s’ils existent, sont clandestins ou domiciliés à l’étranger parce que le régime au pouvoir ne tolère guerre un avis contraire sur ses actes et paroles, par nature.

Contre-révolution en stand-by

La révolution en Algérie et au Soudan est une merveilleuse expression de la quête arabe, sans fin, de liberté et de démocratie, mais elle sera probablement vaincue avec le temps car elle n’est pas secondée et soutenue par une opposition politique compétente qui gérera, le temps opportun, la période postrévolutionnaire. Les régimes en place feront, certes, des concessions pour laisser la tempête passer et revenir inlassablement sous une forme et un format différents, afin de perpétuer leur règne.

Sissi : Panarabisme post-Printemps arabe

Le Monde arabe a grand besoin d’une nouvelle génération de politiciens, de philosophie moderniste, d’approche transparente, et d’esprit responsable et démocratique. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’Arabes qui ont été éduqués en Occident et qui ont des diplômes de valeur et qui ont été exposé à la démocratie et au respect des droits de l’homme et, plus important encore, à la modernité.

Il y a aussi des millions d’Arabes milléniaux qui veulent un changement total et veulent aussi des emplois, un mot à dire en politique, la méritocratie et la liberté. Si ces deux groupes unissent leurs efforts, il est certain que la démocratie se réalisera. Sinon, il faudra de nombreux Printemps arabes pour ramener à la maison le changement dont ils ont tant besoin, hélas.

Vous pouvez suivre Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu

Article19.ma

1 COMMENTAIRE

  1. ⴷⵔ ⴱⵏ ⵇⵉⵔⴰⵟ Dr Ben Kirat
    ⴰⵣⵓⵍ Bonjour
    ⴰⵎⴰⵔⵔⵓⴽ ⴹ ⴰⵎⴰⵣⵉⵖ ⴹ ⵜⵓⵙⵙⵏⴰ ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ Le Maroc est Amazigh et de Culture Amazighe
    ⴰⴽⴰⵍ Akal comme terre ou patrie, comme tamourth, amur ⵜⴰⵎⵓⵔⵜ, ⴰⵎⵓⵔ, comme takalant symbole Amazigh ‘ⴰⴽⴰⵍ ⴰⵡⴰⵍ ⴰⴼⴳⴰⵏ’ ⵜⴰⴽⴰⵍⴰⵏⵜ Akal, Awal, Afgan, takalant meaning, “Land, Language, People et sécularisme….”
    De quel arabe parles-tu ? L’Afrique du Nord n’est pas arabe mais francophone pour les scientifiques et arabophone pour les fqih. Les Chtatou de Berkane que je connais ne sont pas arabe et je n’ai jamais pensé aux Beni Snassen come aux rifains et les populations de l’Atlas d’être arabe comme le reste de Tamazgha. Un scientifique doit avoir une connaissance des faits et non des stéréotypes des propagandes de quelques beldiyines convertis du judaïsme, du christianisme et autres, tous servis par des écrivailleurs poubelles ou détourner l’histoire. Le Maroc est amazigh comme ses jeunes et ceux de Tamazgha, alors assez de cette propagande des imbéciles qui veulent faire du Maroc un pays des chameliers nabatéens sans culture ni histoire avant l’arrivée de l’Islam que les arabes vont rejeter en forçant le Prophète à l’exile etc….

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