Par Ali Bouzerda

Le mercredi 22 mai, trois mois seront écoulés depuis le déclenchement de la colère des algériens qui a abouti à la chute de Bouteflika, à la poursuite en justice des ténors de son régime, lequel a duré deux longues décennies, et une remise en cause de tout le « système » en place.

Cette date marque en Algérie la disparition du spectre de la peur et de la soumission tout en confirmant la poursuite des manifestations de rue qui rappellent le Printemps arabe. Le peuple réclame haut et fort une véritable transition démocratique et la fin du régime des hommes en treillis.

Vue du Maroc, la situation paraît complexe et confuse. Objectivement, il est difficile de prévoir la suite des événements malgré cette date butoir du 4 juillet 2019 relative aux élections présidentielles. L’Algérie tourne avec un chef d’État-major de l’armée octogénaire et têtue qui a la mainmise sur les rouages de l’État et ce depuis le 2 avril dernier, date de la démission forcée du président Abdelaziz Bouteflika.

Et toujours à partir du Royaume, les Marocains, inquiets avec la main sur le cœur, regardent défiler les 13 derniers « vendredi de la colère » avec des marches, des slogans « anti-Système » et des appels – – à travers ce vaste et riche pays – – à mettre fin à la rente et au pillage de « la mafia politico-financière », comme l’avait dénoncé dans une déclaration publique au début 1992 le président Mohamed Boudiaf, qui sera assassiné quelques mois plus tard. « Boudiaf assassiné et le rêve de l’Algérie avec… » a écrit le journal Liberté à l’époque.

En 2019, la jeunesse algérienne aspire à un tas de choses, notamment la liberté, le travail et la justice sociale. Les marches de protestations qui se sont déroulées jusque-là, malgré des tentatives de provocation et d’instrumentalisation, les jeunes qui les ont initiées ont observé une discipline de fer et montré leur sens du civisme rare dans de nombreux pays arabes.

« Cela rappelle les quelques mois qui ont suivi octobre 1988, où l’exubérance, les idées et l’atmosphère soixante-huitarde donnaient l’illusion à l’Algérienne et à l’Algérien frondeurs de naissance, que nous étions définitivement libres.
Cruelle erreur s’il en est! Nous avons alors, mis le cap inexorablement sur l’irrationnel et nous en avons pris pour 10 ans. Nous en avons pris ensuite pour 20 ans avec le système précédent… », a écrit dans une chronique un professeur de l’Ecole polytechnique d’Alger.

Un sentiment révélateur des soucis et des inquiétudes d’un certain nombre d’intellectuels et d’hommes politiques face à un probable retour de manivelle car l’armée est toujours là et comme dit le politologue Mustapha Sehimi : « rien ne se fera sans l’armée et rien ne se fera contre l’armée ».

En un mot, l’armée est encore au coeur d’une équation qui pour la résoudre exige du temps, de la concertation et de la sagesse afin d’éviter les dérapages et un retour à la case de départ.

En évoquant la sagesse, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Ahmed Taleb Ibrahimi, le général à la retraite Rachid Benyelles et Ali Yahia Abdenour, avocat et militant des droits humains, viennent de rompre le silence en exhortant l’armée à ouvrir un « dialogue franc et honnête » avec les représentants du mouvement de contestation et les partis politiques le soutenant.

Une initiative qui peut mobiliser la société civile et fédérer les gens en vue de présenter une plateforme acceptable par toutes les parties afin de préparer la naissance de la « IIème République ».

Mais pour l’instant, la grande muette, c’est un seul homme au four et au moulin : le Général Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’État-major de l’armée nationale populaire (ANP). Le Monsieur ne fait pas l’unanimité y compris au sein de l’ANP à cause de son passé à côté de Boutef, entre autres…

A noter que ses interférences directes de ses dernières semaines dans la politique et la justice ne font pas l’unanimité non plus, pour ne pas dire « Gaïd dégage! », comme le répètent chaque vendredi les slogans écrits sur les pancartes des manifestants à Alger et partout ailleurs.

En fait, il semblerait que le premier souci du Général ce sont « ses ennemis jurés » et pas n’importe qui. Ainsi, et pour avoir la conscience tranquille, il a lancé « une chasse aux sorcières » pour neutraliser rapidement ses adversaires. Il commença par mettre en prison le puissant Said Bouteflika et des Généraux comme Mediene dit Taoufik et Tartag, sans oublier l’ex-premier ministre Ouyahia et d’autres …

Puis le Général Gaïd qui n’hésite pas à communiquer ouvertement sur le site El Djeich, a soudainement donné l’ordre d’incarcérer et de poursuivre en justice Louisa Hanoune, leader du Parti des Travailleurs. Il a commis un impair car la décision a provoqué une vague internationale d’indignation et de solidarité (plus d’un millier de personnalités en France déjà) avec la patriote algérienne.

Au Maroc, peu de solidarité militante envers la camarade. Il semblerait que la gauche a raté le train au sujet de l’incarcération arbitraire ou plus exactement « un règlement de comptes » du Général » avec la militante Louisa Hanoune qui a pris publiquement, à maintes reprises, des positions courageuses à Alger en faveur de l’intégrité territoriale du Maroc, à savoir la question du Sahara. Curieux !

Qu’on soit de gauche ou de droite, ce qui se passe en Algérie ne peut pas, en aucune manière, ne pas nous concerner et nous interpeller directement ou indirectement. Il ne faut pas se tromper ni mettre « aïn mica » (détourner le regard) car la dynamique enclenchée depuis février aura tôt ou tard un impact certain sur nous et sur notre jeunesse. N’oublions pas que malgré l’attitude hostile envers le Maroc des dirigeants algériens, civils et militaires, l’Algérie est notre voisin de l’Est avec des milliers de kilomètres de frontières en commun et des liens familiaux de part et d’autre…

Pas besoin d’avoir une boule de cristal pour prédire l’avenir, une chose est sûre : quand les militaires s’occupent de la chose politique, le résultat est connu d’avance. Ne citons que les cas de l’Egypte, du Soudan et de la Libye – – avec le Général Haftar – – pour illustrer la triste réalité socio-économique de leurs peuples…

Une question revient souvent dans les discussions comme une vidéo en boucle : le Général Gaïd caresse-t-il le rêve de prendre la place de Bouteflika au lieu de céder le pouvoir au civils et ramener l’armée aux casernes?

Difficile à dire. En fait, personne y compris les alliés russes à commencer par Poutine ne savent exactement pas ce qui se passe dans la tête du Général, lui qui est tout le temps en tournée des popotes dans les six Wilayas militaires afin de consolider sa présence et son pouvoir.

One man show. Mais jusqu’à quand et quel scénario prépare-t-il?

PS: En consultant la biographie du Général Gaïd Salah, il est indiqué qu’il aurait participé à trois guerres, celle d’Algérie 1956-62 bien évidemment, et celle des années 90 contre les islamistes radicaux et en 1963 à la guerre des Sables.

Article19.ma

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