Par Dr. Mohamed Chtatou

Au tout début des indépendances arabes du siècle dernier, les populations qui venaient de se libérer du joug de la colonisation humiliante et de l’asservissement culturel de l’Occident étaient dans un état d’euphorie bordant sur la folie. Tout le monde croyait, dur comme fer, que l’avenir allait être rose et plein de bonheur.

Les écarts de richesse

Certes, les populations dans certains pays du Golfe, ont largement bénéficié des ressources nationales et des largesses de leurs états et sont devenues des citoyens riches mais assistés, avec une dépendance maladive à la bonté et la générosité de l’état providence.

Dans ces pays, ou les ressources pétrolières étaient énormes et la population moindre, les peuples se sont transformés en esclaves de la consommation de produits importés de l’Occident et de la technologie simpliste. Pire, l’abondance de moyens financiers, facilement acquis a crée chez la population une paresse latente qui a poussé l’état à tout importer y compris la main d’œuvre asiatique ou autre en grand nombre. Actuellement elle est estimée à environ 13 millions de personnes, sinon plus.

Dans les pays non-pétroliers, en dépit du manque de moyens, les états se sont démenés à offrir l’éducation, l’emploi, la santé et l’habitat, à leur population, avec les moyens de bord, au début. Mais très vite les inégalités se sont creusées entre les riches et les pauvres et chaque pays est devenu en réalité deux pays naviguant à deux vitesses différentes.

Au début de l’indépendance, l’installation d’une administration nationale et la sortie des premiers diplômés des universités et des grandes écoles créa temporairement une classe moyenne, mais la vie de cette classe, malheureusement ne dura que quelques décennies et vite, sous l’effet de la pression économique, elle alla gonfler les rangs de la classe des démunis.

Identité

Après l’indépendance, au lieu de résoudre le problème de l’identité nationale dans chaque pays à part, en premier lieu, en prenant en considération ses minorités culturelles et religieuses, et les bien caser dans un système politique fédéral, les leaders arabes optèrent maladroitement pour une identité unique : le panarabisme sous l’impulsion de deux mouvements politiques (socialistes à résonance nationaliste) sans partage ;

  • La Nassérisme, et
  • Le Baathisme.

Ces mouvements nationalistes bercèrent le monde arabe dans des illusions de grandeur dont il ne sortira que plusieurs décennies après, suite à :

  • Des défaites répétées dans des guerres contre Israël,
  • L’arrivée de l’Islam politique et de l’Islamisme oppressif après l’instauration de la République Islamique de l’Iran en 1979, et
  • La cuisante défaite de Saddam Hossein en 2003 dans sa guerre contre une Amérique impériale.

L’Islam politique s’installa, tant bien que mal, dans tout le monde arabe et ainsi il devint, par la force des choses, le défenseur des classes démunis qu’il recruta facilement, pour son projet politique, grâce à deux arguments de taille :

  1. Le parti islamiste est le parti d’Allah, pour la glorification de l’Islam et la préservation de la religion contre l’Occident matérialiste et athée, et
  2. Aides sociales offertes aux démunis dans les domaines de la santé, l’éducation, l’habitat, etc., alors que l’état s’est totalement désengagé de ses domaines, sous la pression des instances financières internationales : Banque Mondiale et IMF (expérience édifiante des Ikhwans en Egypte qui servit d’exemple aux Islamistes du reste du Monde arabe).

Enhardis par la révolution iranienne de Khomeini de 1979 et la victoire des jihadistes contre les Soviets en Afghanistan en 1989, les Islamistes essayèrent de prendre le pouvoir dans  plusieurs pays arabes. Incapables techniquement, ils optèrent pour la violence crue.

Toutefois, l’avènement des révolutions du Printemps arabe leur offrit le pouvoir sur un plateau d’argent dans certains pays, comme la Tunisie, le Maroc et la Libye.

Le réveil des minorités

Amazighs en colère contre le panarabisme

Vers les années 80 du siècle dernier, les minorités ethniques du Monde arabe, émasculées depuis les indépendances, se réveillèrent : les Amazighs dans le Grand Maghreb et les Kurdes au Machrek,

Les Amazighs éparpillés dans le grand espace géographique du Grand Maghreb, sous forme d’ilots linguistiques et culturels nommé Tamazgha, ne pouvaient aspirer à une indépendance réelle. Les Kurdes sont dans la même impasse, sauf que ceux de l’Irak, autonome de longue date, aidèrent les Américains à défaire Saddam Hossein et ses derniers leur promirent en contre partie l’indépendance, chose qu’ils essaient de faire matérialiser, aujourd’hui avec grande difficulté, vu que les puissances régionales tels que la Turquie et l’Iran qui comprennent dans leurs rangs ses minorités, sont bel et bien contre de tels desseins nationalistes.

Les Amazighes de la Libye, longtemps violentés et réprimés par le dictateur Qaddafi, aidèrent les insurgés du Printemps arabe à se débarrasser de lui mais se trouvent aujourd’hui marginalisés par les Islamistes qui ne veulent point reconnaître leurs aspirations linguistiques et culturelles.

Quant aux minorités religieuses, surtout les Chrétiens dans le monde arabe, ils se trouvent aujourd’hui dans des beaux draps. Ils sont été tués réprimés et violentés par l’Etat Islamique, ISIL, En Irak et Syrie et fragilisés dans d’autres pays comme les Chrétiens d’Orient et les Coptes d’Egypte.

Les dictateurs militaires : patriarchie et tribalisme

Des militaires prirent le pouvoir, par la force des armes et instaurèrent, des systèmes politiques répressifs se basant sur l’allégeance tribale, la patriarchie oppressante, la corruption néfaste et payante et la cooptation abusive.

Après l’indépendance, les gouvernements arabes ont mis sur les rails des programmes énormes de modernisation de l’infrastructure, d’éducation, de santé, d’emploi, d’habitat, etc. mais ont tous rejeté la modernité, par contre. Ainsi, la patriarchie a été maintenue et renforcée et avec elle le tribalisme ambiant.

Les chefs de l’état sont devenus des  « Pères de la nation », puis des zaim (leaders) et enfin des dictateurs, tout simplement, dont quelques-uns étaient ouvertement sanguinaires, comme Saddam Hossein, alors que d’autres ont pratiqué la dictature soft (l’usage de la carotte et du bâton) comme Moubarek en Egypte, Ben Ali en Tunisie, Bouteflika en Algérie, Ali Saleh au Yemen et Assad en Syrie.

Pour se maintenir au pouvoir, ces leaders non-démocratiques, qui sont, en principe, arrivés à la magistrature suprême sur un tank militaire, ou bien par voie de succession monarchique dans le cas de certaines monarchies avec une longue tradition (Maroc) et d’autres plus récentes (Golfe arabe, Jordanie), se sont ligués avec :

  • Des chefs militaires ;
  • Des partis politiques cooptés,
  • Des familles riches,
  • Des chefs religieux, et
  • Des chefs tribaux.

Et ont encouragé la corruption, le népotisme, le copinage et le clientélisme. Le petit peuple, quant à lui, il a été mis sous profusion alimentaire et contrôle repressif,  par le biais de :

  • Produits de base subventionnées (farine, huile, thé, sucre, propane, etc..)
  • Emploi saisonniers ;
  • Quelques agréments ;
  • Répression sporadique avec gants de velours, etc.

Révoltes arabes contre les dictatures au pouvoir en 2011

Les partis politiques, dans le cas d’existence de multipartisme, étaient tous cooptés et la vraie opposition réprimée, emprisonnée ou poussée à quitter le pays.

Ces dictateurs n’avaient pas beaucoup de peine à faire leur sale boulot parce que l’analphabétisme à été maintenu et l’identité tribale encouragée et sauvegardée, afin de garder la population dans un état de « sujets » au lieu d’en faire des « citoyens » à part entière, ce qui veut dire, en d’autres termes, s’attendre, de leur part, à une allégeance inconditionnelle et sans contrepartie.

Gouvernance catastrophique

Aucun pays, arabe, n’a opté pour la promotion de la démocratie après l’indépendance. En réalité il y avait deux genres de dictatures.

Monarchies corruptrices : Les pays du Golfe arabe sont des dictatures à légitimité religieuse et à résonance économique. En effet, ces monarchies ont un contrat tacite avec les gouvernés : la paix sociale et l’acceptation de ce genre de gouvernance en contrepartie de dons numéraires et d’opportunité économiques et de non taxation.

Les monarchies classiques : Ce sont des monarchies qui, soit se basent sur une légitimité historique ou résultent d’un équilibre politique savant et qui se caractérisent par une marge de liberté politique pour maintenir le régime en place et d’un système sophistiqué de cooptation ou le régime et les intervenants politiques trouvent leur compte. Ces monarchies ont recours à un simulacre de démocrate pour bercer l’opinion publique et berner l’opinion internationale.

Le printemps arabe, une chance pour le changement

Les dictatures arabes dans leurs versions « soft » ou « hard » ont eu leurs beaux jours pendant plus de 7 décennies mais avec l’avènement du Printemps arabe en 2011, véhiculé part une jeunesse en quête d’emploi  de dignité et de liberté, ce phénomène a représenté une chance inouïe pour l’instauration d’une vraie démocratie.

Malheureusement le Printemps arabe tourna à la catastrophe pour deux raisons essentielles :

1-Prise de pouvoir par les Islamistes : Les révoltes furent initiées par la jeunesse meurtrie par l’archaïsme des régimes en place mais à cause du manque d’organisation et encadrement politique ils perdirent la main en faveur des Islamistes qui étaient hautement disciplinés et savamment organisés.

2-La déchéance des dictatures militaires : Ouvrit la grande porte de l’insécurité et des guerres civiles qui continuent jusqu’à nos jours dans certains pays tels : le Yémen, la Lybie et la Syrie.

La déchéance pourquoi ?

Les Arabes des temps modernes n’ont aucunement profité ni de la géologie (richesses minérales) ni de la géographie (proximité des démocraties libérales européennes) pour se développer et servir leurs pays et citoyens.

Les pays pétroliers ont créés des populations assistées, incapable de se prendre en charge et n’ont pas développé leurs systèmes éducatifs pour avoir accès à la technologie et n’ont pas opté, non plus, pour la démocratie pour se libérer du joug du passé et accéder à la modernité.

Les systèmes politiques en place ont crée un homme arabe limité en connaissances, expériences et sens de la liberté d’entreprise et de la liberté de pensée :

  • Un homme qui a peur du gouvernement ; du gendarme et du système, à cause de la répression,
  • Un homme incapable de penser librement et d’omettre des critiques constructives,
  • Un homme dominé par la trinité de la tradition, la religion et le tribalisme/patriarchie.
  • Un homme obséquieux usant un langage mielleux pour plaire aux gouvernements et leur soustraire des faveurs,
  • Un homme écrasé par la pauvreté ou l’abondance et par le manque de justice sociale, et
  • Un homme pour qui le pain est plus important que la démocratie parce qu’on l’a opprimé pour le rendre docile et est devenu, en quelque sorte, un esclave compulsif de la nourriture et du manger.

 

Ligue des Etats Arabes, une union mythique

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter :@Ayurinu

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