« On ne fait pas d’omelettes avec des œufs durs !» (Général de la «main étrangère»)

Par Arezki Ait Larbi Elwatan.com

«(…) Nous avons donné des instructions claires et sans équivoque pour la protection des citoyens, notamment lors des marches. Cependant, nous attendons, en contrepartie, de la part de notre peuple d’éviter le recours à la violence, de préserver les biens publics et privés et d’éviter d’entraver les intérêts des citoyens.»

Dans sa dernière homélie urbi et orbi, prononcée à Ouargla, le général Gaïd Salah défonce des portes ouvertes par le flou et les approximations. Ainsi donc, après avoir laissé planer, la semaine dernière, la menace d’un Etat d’exception, il a conditionné, mardi, la protection des manifestants par le renoncement à une violence «naturelle», dont la «silmya-talwit» ne serait qu’une redoutable tenue de camouflage.

Dans la famille en voie de recomposition, la bataille qui fait rage derrière le rideau tente de prendre en otage le mouvement populaire, pour neutraliser ses velléités de changement radical. Au-delà de la guerre de succession entre deux fidèles lieutenants d’un même parrain, la charge du chef d’état-major contre l’ex-patron du DRS, accusé de «conspirer contre les revendications du peuple», ne vise, en fin de compte, qu’à désigner l’homme de l’ombre comme le chef d’orchestre clandestin d’un mouvement jusque-là incontrôlable. A défaut de légitimer la répression brutale contre des manifestants pacifiques, on tente d’en briser l’enthousiasme par l’intimidation et le discrédit.

En cherchant un prétexte pour arrêter la partie avant la fin du match, le général Gaïd Salah tente de réduire la Révolution en cours à une misérable union sacrée contre un vieillard usé et grabataire, quelques semaines avant la fin de son mandat. Une victoire à la Pyrrhus qui nous aurait délivrés du bâillon du tyran déchu, juste le temps de nous soumettre de bonne grâce à celui que le nouvel homme fort du régime s’apprête à nous imposer. En somme, nous aurions été les acteurs inconscients, les idiots utiles d’une révolution de palais, d’un déplacement géométrique du centre de gravité du pouvoir, d’El Mouradia vers les Tagarins…

Novembre contre la Soummam

Depuis la levée de rideau et l’entrée en scène du chef d’état-major, une escouade de colonels en retraite, de chefs de parti sans troupes, d’universitaires sans grade et d’analystes de comptoir sont missionnés pour porter la bonne parole. Sur les plateaux de télés poubelles, élevées au rang de vecteur de la propagande officielle, les courtisans qui se prosternaient devant le cadre de «fakhamatouhou» vénéré comme une relique sacrée, se sont jetés sur le vieil homme malade comme dans une curée, avant de s’agenouiller devant «El akh el fariq» pour lui lécher les bottes !

Dans ce bal des faux culs, se dessine un pôle idéologique de l’intolérance et de la régression qui tente de renvoyer le pays vers «l’âge d’or» des années de plomb. On n’invoque alors le «message de Novembre» que pour mieux cracher sur la Soummam, dont la tare originelle a été de décréter la primauté du politique sur le militaire.

Dans le réquisitoire contre Abdelaziz Bouteflika, la corruption bien partagée des dirigeants n’arrive que dans l’annexe des pièces à conviction. Selon l’acte d’accusation, le Président déchu aurait perpétré quatre crimes impardonnables. Imprescriptibles. L’usage du français dans ses discours, l’officialisation de tamazight, la révision du code de la famille et… l’éducation nationale livrée aux instincts francophiles de Nouria Benghebrit.

Sur le terrain, les manœuvres des manipulateurs de l’ombre sont relayées par des supplétifs à gages, qui prêchent un «khawa khawa» inconditionnel et à sens unique avec l’armée. Objectif : imposer la très contestée feuille de route de ses chefs, cœur du réacteur d’un «système» que le peuple veut dégager, mais qu’ils tentent de sauver par un changement cosmétique.

Trêve d’hypocrisie ! Le temps est venu de regarder l’histoire dans le blanc des yeux pour en finir avec cette outrageante fiction d’une «ANP, digne héritière de la glorieuse ALN». Les acteurs encore vivants et les historiens sont unanimes : dans sa configuration post-indépendance, l’ANP était le prolongement de l’Armée des frontières, instrument de pouvoir du colonel Boumediène et de ses complices de l’état-major général, érigée sur les décombres de l’ALN des maquis.

C’est cet ancêtre peu glorieux qui avait donné le coup de grâce aux véritables révolutionnaires qui, avec des moyens dérisoires, avaient tenu en échec les troupes de la quatrième puissance mondiale. C’est cette même armée des frontières qui avait imposé Ahmed Ben Bella contre la légitimité du GPRA, avant de le déposer au bénéfice du colonel Boumediène.

C’est son héritière, l’ANP, qui avait choisi le colonel Chadli Bendjedid, en 1979, avant de faire les yeux doux à Mohamed Boudiaf, en janvier 1992, qui sera assassiné six mois plus tard. Et c’est elle encore qui, après avoir piégé la volonté populaire par un scrutin sans règles ni garde-fous, avait «sauvé la République» avant de la livrer, pendant deux décennies, aux instincts revanchards de Abdelaziz Bouteflika, dernier avatar du clan d’Oujda, contre «ce peuple de médiocres».

L’ANP doit s’adapter à l’Algérie nouvelle

Comme toutes les institutions de la République, l’ANP est passible de la critique citoyenne. Si elle a démocratisé ses effectifs et renouvelé son commandement, son corpus idéologique, élaboré par des commissaires politiques interlopes, est resté immuable dans ses référents liberticides, avec le triptyque de l’intolérante unicité : «Une langue, une religion, un chef.» A entendre le général Gaïd Salah guerroyer contre la «main étrangère et l’ennemi intérieur», la mobilisation populaire ne devait être qu’une mise en scène burlesque, un coup d’Etat à blanc, pour avaliser une succession clanique et régionaliste.

L’ANP, armée du peuple au sein de laquelle se côtoient toutes les couches sociales, de toutes les régions, doit faire son aggiornamento et renouveler son logiciel pour se mettre en phase avec l’Algérie nouvelle, qui aspire à la dignité, à la citoyenneté et à l’exercice sans entrave des libertés. Face à la détermination décomplexée des jeunes générations, la tentation paternaliste et la terreur d’une police politique de sinistre mémoire, pour assurer la stabilité du pays et préserver la paix civile, sont obsolètes. Autant faire un selfie avec un téléphone fixe…

Au nécessaire débat de clarification dans la sérénité sur les missions de l’armée, on nous oppose un étrange devoir d’allégeance à son chef, au nom de fraternités toxiques. A ceux qui, par naïveté ou par calcul, appellent à un miracle militaire pour instaurer la démocratie, il est temps d’admettre que là n’est pas sa vocation. Pour son émancipation citoyenne, le peuple ne doit compter que sur lui-même, sur sa détermination et sur ses éventuels sacrifices. Les plus constants de nos aînés nous rappellent qu’il a fallu plus de sept années de luttes, de souffrances, de misère, de tortures, d’exécutions sommaires… pour libérer le pays de la domination coloniale.

Pour restaurer nos libertés confisquées et notre dignité bafouée, nous devons nous préparer à une longue marche. Et nous n’en sommes qu’à la huitième étape. Contre la répression policière et les provocations de ses nervis avec ordre de mission, la Révolution en cours doit opposer son arme de construction massive : Silmya-talwit ! Pacifique… Mais face aux agressions récurrentes, les victimes ne vont pas jouer les bonnes sœurs en tendant l’autre joue.

Les avortons qui ont tenté d’imposer le silence aux femmes par la violence, les criminels qui ont ordonné de gazer des enfants et des personnes âgées dans le Tunnel des facultés, les délinquants en uniforme qui ont humilié des jeunes filles au commissariat de Baraki doivent être traînés devant les tribunaux pour répondre de leurs forfaits, conformément aux lois de la République.

Préserver la communion fraternelle

Aux manœuvres du pouvoir qui tente de ruser avec l’histoire en marche, le mouvement populaire doit faire preuve de subtilité et d’intelligence, en s’inscrivant dans la durée. On ne peut détruire en deux mois un bunker et ses dépendances construits pendant 57 ans. Sans se doter – ici et maintenant – de contre-pouvoirs pérennes, la Révolution en cours risque de s’abîmer dans la déprime et les désillusions. A Alger, la place Audin, la Grande-Poste, le Théâtre national, les jardins publics…, agoras ouvertes pour retisser le lien social déchiré par des décennies de chape de plomb, doivent être protégés.

Dans les villes et les villages de l’intérieur, les jeunes se surpassent pour célébrer la cohabitation pacifique dans la liberté et la dignité retrouvées. Au lieu de nous attarder sur l’âge du conducator auquel on nous somme de confier la violation future de nos libertés, préservons l’esprit festif et la communion fraternelle de ce printemps de la résurrection citoyenne, qui sera le rempart contre les tentations autoritaires. Symbole de cette conviviale générosité, des familles d’Alger offrent, chaque vendredi, du couscous aux manifestants venus de l’intérieur. Images chocs, émouvantes, multiples. En révélant le peuple à lui-même, elles ont, du coup, mis à nu la politique criminelle du pouvoir, qui a régné en attisant les haines et en semant la division.

A la veille de la célébration du Printemps berbère qui avait défié le monstre, est-il nécessaire de rapporter les propos de ce jeune venu de Tizi Ouzou qui confiait à Djamila Bouhired, émue : «Lorsque je suis venu manifester à Alger en juin 2001, nous avons été accueillis comme des ennemis. Aujourd’hui, on nous a offert du couscous et des dattes. Je suis fier de renouer avec mes frères algérois…»

Malgré ces fantômes de l’histoire que d’aucuns tentent de ressusciter, l’Algérie nouvelle est en marche, dans l’unité de toutes les composantes de son identité plurielle. Elle se reconstruira avec ses femmes enfin libérées et ses hommes moins misogynes. Avec ses Arabes ayant fait le deuil de l’Andalousie perdue et recentrés sur l’Algérie, et ses Berbères non «arabisés par l’islam» mais reconnus dans le présent et tournés vers l’avenir. Avec ses musulmans tolérants, ses paisibles chrétiens et ses laïques libertaires.

Avec ses francophones moins complexés et ses arabisants moins sectaires. Avec ses gauchistes toujours utopiques et ses libéraux enfin solidaires. Elle se construira par cet ardent désir de vivre-ensemble, dans le respect mutuel, en citoyens libres, dans un pays enfin libéré de l’autoritarisme, de l’intolérance et de l’exclusion.

Premier pas vers l’Etat de droit, l’indépendance de la justice vient d’être proclamée par de jeunes magistrats, qui résistent avec courage et détermination aux pressions de leurs aînés, «œil de Moscou» dans l’appareil judiciaire. De bras séculier du pouvoir politique, la magistrature retrouve ainsi sa vocation de bouclier des libertés. Dans cette désobéissance civique qui doit faire tache d’huile, les juges ont juré de ne faire allégeance qu’à la loi et à leur conscience.

En boycottant les procédures d’un scrutin joué d’avance, ils ont répudié l’indigne rôle de parjure, auquel ils étaient contraints par le chantage et les intimidations. Aux autres corporations, avocats, médecins, journalistes,… de neutraliser leurs «représentants», parachutés ou récupérés, trop compromis dans le baisemain et les génuflexions devant le Président déchu, et qui tentent maintenant de se recycler dans la cour du «sauveur».

«Tetnahaw ga3 ! Atsruhem ilkwel ! Dé-GA-GEZ !»

Cette Algérie du futur est déjà là, sous nos yeux. Et, contre les resquilleurs de l’histoire qui tentent de la faire trébucher, nous vaincrons !
Nous vaincrons parce qu’ils sont les résidus d’un passé décomposé ; nous sommes l’avenir fraternel.
Nous vaincrons parce qu’ils ont semé la haine ; ils n’auront pas la nôtre.

Nous vaincrons parce qu’ils ont des intérêts et des biens mal acquis à défendre ; nous avons des libertés à reconquérir.
Nous vaincrons parce qu’ils manœuvrent pour nous diviser ; nous résistons par notre union solidaire.

Nous vaincrons parce qu’ils préparent leur retraite dans leurs pays de rechange ; nous avons une patrie unique à reconstruire.
Nous vaincrons parce qu’ils ont la violence brutale de la répression ; nous résistons par le sourire innocent de nos enfants et la sagesse de nos anciens.
Nous vaincrons enfin parce qu’ils ont préparé Naïma Salhi, Amar Ghoul et Tliba pour se régénérer ; nous avons la référence éthique de Djamila Bouhired et de Abdennour Ali Yahia pour nous ressourcer.

Rendez-vous vendredi 19 avril, pour le 9e référendum populaire.

Et dans cette polyphonie festive qui a suscité l’admiration dans le monde, nous leur dirons une fois encore : «Tetnahaw ga3 ! Atsruhem ilkwel ! Dé-GA-GEZ !»

Article19.ma

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