Par Abdallah Bensmaïn

Dans « Rhapsodies de Tanit la captive », qui vient d’obtenir le Grand Prix Atlas, la réalité déborde la fiction que Ahmed Boukous, écrivain, essaie d’inventer. Plus que de fiction l’oeuvre se nourrit d’actualité… et de vraisemblance.

« Rhapsodies de Tanit la captive », est-il un Roman au sens de fiction ou un témoignage romancé sur un épisode dans la vie de la société civile, les combats de la femme pour s’affirmer dans l’espace public et bien au-delà ? La fiction semble y tenir si peu de place que l’on se pose la question devant des noms aussi présents que ceux de Trump, Benzekri, Rouicha, BB King ou des évènements récents, l‘histoire de l’adultère entre des cadres du MUR, Mouvement de l’Unicité et de la Réforme, considérée comme l’aile idéologique du PJD, qui remonte à moins de 4 ans. Moins de s’inscrire dans une imagination qui abolirait la réalité, la force documentaire ne se laisse pas déborder et s’impose au lecteur : le nom de Trump n’est ni imaginaire ni un nom du passé, c’est le nom de l’actuel président des Etats Unis. Driss Benzekri qui présida l’instance « Equité et Reconciliation » appartient à l’histoire récente du Maroc et de la société civile qu’il a marquée de son empreinte. Disparu en 2007, une fondation porte son nom, la Fondation Driss Benzekri, ainsi qu’un institut national de formation aux Droits de l’Homme – INFDH Driss Benzekri. En confiant à Driss Benzekri les présidences de l’Instance Equité et Reconciliation et du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme, l’Etat reconnait ainsi la justesse de son combat qui lui avait valu 17 ans d’emprisonnement et de toute une génération à laquelle appartient Ahmed Boukous réputé pour être un militant des droits linguistiques et culturels au sein de la société, des droits qui vont bien au-delà de l’aspect communautaire mais à dimension nationale. Les responsables qui pratiquent l’adultère sont même identifiables et l’image renvoie sans doute à ce responsable politique du MUR, un mouvement lié au PJD, parti islamiste au pouvoir, arrêtée par la police à Mansouriah, il y a à peine 4 ans et condamnés en 2017 à 2 mois de prison pour adultère, avec sursis, par le tribunal de Benslimane. Dans Tanit, la rhapsodie côtoie le blues avec BB King et Tanit appelle sa guitare Lucille, comme BB King, Jacques Dutronc avec un « quatrain » – une sorte de clin d’œil à Omar Khayyam et ses fameux quatrains, Omar Khayyam qui est présent également dans « Rhapsodies de Tanit la captive »-, de la chanson « L’opportuniste » :

Je suis pour le communisme
Je suis pour le socialisme
Et pour le capitalisme
Parce que je suis opportuniste

Un titre symbolique des années 70, Take five de Dave Brubeck Quartet où le piano, la batterie, le son grave de la contrebasse et le saxo s’en donnent à cœur joie, est écouté pour se détendre, comme Tanit écoute Rouicha pour se ressourcer…Ces écoutes musicales viennent rappeler encore l’inscription de « Rhapsodies de Tanit la captive » dans l’actualité des 30 dernières années, une histoire à mémoire d’homme.

Le conte, la rhapsodie

Dans l’antiquité grecque, une rhapsodie est une suite de poèmes épiques chantés par les rhapsodes, des chanteurs itinérants. Dans « Rhapsodies de Tanit la captive », c’est une suite de tableaux dans la vie de Tanit, ponctués par le rappel incessant de son statut de captive, qu’elle soit dans son univers familier, en particulier professionnel, ou à l’étranger. La rhapsodie vient ponctuer un texte (Rhapsodie de l’arrachement, Rhapsodie macabre, Rhapsodie de l’enchantement, Rhapsodie de la délivrance) qui renvoie, par ailleurs, à des réminiscences de contes et légendes populaires (Ounamir, l’Orpheline, l’Ogre, la Mule des cimetières, par exemple).

L’histoire est riche de guerres où le butin peut être humain, hommes et femmes réduits en esclavage et objets sexuels.

Les luttes de la société civile, prise en étau entre un islamisme actif et maître des lieux publics et une autorité publique qui ne réagit guère n’est pas une invention romanesque mais une mise en forme esthétique : les observateurs politiques pourront confirmer ce fait à l’œuvre dans la société marocaine depuis déjà une bonne quinzaine d’années.

C’est ainsi que l’on peut affirmer que les avis du Conseil des Oulémas sont au-dessus des avis du Conseil constitutionnel et que la fetwa remplace la loi et sa prononciation vaut le jugement d’un tribunal pour une bonne partie de la société et pas seulement pour les activistes de l’islamisme politique et militant.

« Rhapsodies de Tanit la captive », c’est un peu et même beaucoup, le livre des luttes de la société civile depuis des décennies.

Le signe de Tanit pourrait être un symbole représentant une personne priant, les bras levés vers le ciel. En Tunisie encore la coutume veut qu’on invoque Oumouktangou ou encore Omektannou, les années de sécheresse, pour faire pleuvoir, comme d’autres font des prières rogatoires pour amener la pluie ?

Tanit est une déesse chargée selon les croyances berbères et carthaginoises, de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance.

Certains voient dans la croix d’Agadez que l’on trouve dans les commerces (symbole touareg du Niger) la préservation du signe de Tanit.

La Fetwa lancée contre Tanit n’est-elle pas une forme de punition du paganisme qu’elle porte en son nom ? La dimension mythique de Tanit en fait la figure de la femme qui inonde le monde de ses richesses, comme déesse de la fertilité, par sa résistance même à un environnement dans le déchainement de son hostilité : sécheresse, inondation, invasion de sauterelles ! Cependant, malgré cette dimension mythique, « Rhapsodies de Tanit la captive » n’est pas dans les croyances mais dans les convictions plus en rapport dans ses luttes plus terre à terre que sont l’émancipation de la femme et le vivre ensemble selon les exigences de l’égalité des droits.

Dans ce contexte, comment ne pas rappeler que Tanit est assimilée à Astarté chez les Phéniciens, Ishtar chez les Babyloniens, Innana chez les Sumériens, Vénus chez les Romains, Aphrodite chez les Grecs, Isis chez les Égyptiens, Anaïtis chez les Lydiens, Dercéto chez les Syriens, et Mylitta chez les Chaldéens d’Assyrie. Bref un nom préislamique qui ne peut que provoquer la colère des tenants de la ligne rigoriste des islamistes qui entendent purifier les terres d’Islam des restes paîens de l’histoire de ces nations.

La condamnation de sa manière de vivre ne serait ainsi que le vernis d’une fetwa qui se veut gardienne de la vertu dans la cité et d’une certaine manière d’y vivre : interdiction de l’alcool, des relations hors mariages, etc.

Ici, la guerre est sans arme. C’est une guerre de mots… suivis d’actes. Captive d’une fetwa, Tanit subira viol et humiliation, exil où elle apprendra qu’elle n’est en sécurité nulle part et qu’elle fait face à une véritable internationale, avec ses connexions transnationales et ses relais à l’étranger.

Les étudiants des années 70-80 dans les universités marocaines pourront le confirmer, ceux qui ont fait l’Université Mohammed V de Rabat, en particulier. Ainsi Ahmed Boukous écrit-il dans « Rhapsodie de Tanit la captive » : « Il y en a qui veulent nous endoctriner, certains par la théorie marxiste, et d’autres par l’islamisme politique ».

L’ambiance a-t-elle changé dans les enceintes universitaires ? Je ne le crois pas, des groupes idéologiques et d’endoctrinement existent qui veulent avoir raison contre d’autres groupes idéologiques et tout autant d’endoctrinement.

Néanmoins, un glissement épistémologique ou paradigmatique s’est opéré : l’affrontement n’est plus à proprement parler entre le marxisme, une vision de développement économique et social de la société et l’islamisme mais entre les Droits de l’Homme et l’islamisme. L’enjeu n’est plus socio-économique mais sur la façon de vivre individuellement et collectivement, de manger et de s’habiller, l’interdiction de l’espace public à la femme.

L’enjeu se situe entre l’organisation de la société sur le modèle démocratique (liberté d’entreprendre, choix de vie individuel, liberté de culte, etc) et le modèle islamiste qui s’apparente à une série de commandements qui portent sur le licite et l’illicite.
D’une certaine façon, l’homme et la femme sont captifs d’une Fetwa qui ne relève pas du Coran mais de l’exégèse qui en est faite et qui est faite des hadithsde la parole du Prophète.

L’auteur, le personnage

Qui est Kateb Yacine dans Nedjma ? Lakhdar, Mustapha, Mourad ou Rachid… ou peut-être même l’ancêtre Keblout, un Kateb Yacine qui procrée des livres et des personnages en lieu et place d’enfants ? Un Kateb Yacine qui affirme que « Nedjma n’est pas une création de l’esprit : c’est une femme qui a bel et bien existé ».

Qui dira la part autobiographique de Salim Jay dans « Portrait du géniteur en poète officiel », MahiBinebine dans « Le fou du roi », Atika Benzidane dans « La résiliente », Youssouf Amine El Alami dans « Même pas mort » et d’Ahmed Boukous dans « Rhapsodie pour Tanit la captive »…, la part autobiographique et d’écriture ?

Moins que l’autobiographie, il s’agit en fait de biographie qui s’inscrit dans la fiction ainsi que le laisse supposer « Même pas mort » qui ne serait pas un « récit factuel et linéaire, mais d’éclats de souvenirs, mêlés à des bribes de fiction ».

« Pèlerinage d’un artiste amoureux » est présenté comme un roman dans lequel « L’histoire commence à Fès en 1897 et se termine à Mazagan en 1960 ». L’auteur,AbdelkébirKhatibi affirme que « cette histoire est inspirée de la vie de son grand-père, dont il réinvente l’image et la saga. ».

Si « Pèlerinage d’un artiste amoureux » porte la mention « roman », « Le scribe et son ombre » n’en porte aucune mais est publié dans la collection « Littérature ». Abdelkébir Khatibi y écrit « Je ne peux quand même pas dire « il » en parlant de moi, comme s’il s’agissait d’un personnage de roman qui compose son journal ».
Le pronom personnel est un indicateur majeur dans la fiction où le « il » n’est pas qu’une simple stratégie de langage mais le phare qui oriente le lecteur et le fixe en quelque sorte dans un genre : roman ou (auto) biographie.
La punition de Tahar Benjelloun n’est catalogué ni Roman ni Témoignage mais Récit alors même qu’il déclare « Je raconte les choses telles qu’elles sont. Et j’ai été impressionné par ma mémoire qui m’a aidé à restituer des souvenirs, des noms des gens et jusqu’aux odeurs, d’il y a cinquante ans. ».
Dans « Un toubib dans la ville », Souad Jamaï n’hésite pas à se glisser dans la peau d’un homme et s’en explique : « J’ai opté pour la peau masculine parce que quand j’étais enfant, je voulais être un garçon étant donné que je croyais que le sexe masculin avait beaucoup plus de liberté et de chance. D’autant plus que j’étais un peu un garçon manqué ».

« Légende et vie d’Agoun’chich » de Mohammed Khaïr-Eddine est estampé roman mais c’est certainement l’œuvre à l’indice fiction le moins important de l’écrivain. C’est en réalité la redécouverte du Maroc à son retour d’exil et de sa région natale, à travers ses paysages, sa population, ses croyances. C’est aussi l’œuvre qui doit le moins à l’imagination et le plus à la réalité, au sens de l’observation de Mohammed Khaïr-Eddine. « Légende et vie d’Agoun’chich » constitue, en quelque sorte les carnets du retour au pays natal de Mohammed Khaïr-Eddine.
« Légende et vie d’Agoun’chich », c’est le « Sud revisité » par l’auteur à son retour d’exil à travers une série de chroniques à caractère alimentaire, publiées dans le quotidien Al Maghrib sous le titre « Redécouverte du Sud » dont « Le voyage d’Agoun’Chich ».
Engagé dans une « guérilla linguistique », Mohammed Khaïr-Eddine est dans « cette écriture (qui) abolit les distinctions classiques entre le poétique, le narratif et le discursif et tend vers la recherche de l’unicité du langage. » dira Zohra Mezgueldi.
Roman, récit, témoignage… l’explication peut se trouver dans une tendance qui s’explique par le fait que le mot roman, synonyme de fiction, a changé de définition… subrepticement et à l’insu de la critique littéraire, semble-t-il, qui n’a pas vu la vague marketing tout balayer sur son passage : le mot roman fait vendre, beaucoup plus que témoignage, biographie ou essai !
Le souvenir et l’enquête biographique semblent prendre une proportion inimaginable dans le passé : cette hybridité a trouvé un nom aux Etats-Unis : « narrative non fiction », mot barbare s’il en est, à la traduction, dans la langue de Molière !
Une lecture biographémique est-elle possible, une biographie en fragments, selon la définition de Roland Barthes ? A condition que l’auteur donne les clés de sa biographie, un assemblage de biographèmes, ces clés pouvant ouvrir à la fois son itinéraire et ses recoupements avec celui de son entourage, individuel, intellectuel et social.

* Conférence donnée à la faculté des Lettres de l’Université Ibn Tofail de Kénitra, à l’occasion de l’hommage rendu à Ahmed Boukous, le vendredi 23 novembre 2018, avec des lectures croisées de Abderrahmane Tenkoul, Sanae Ghouati et Abdallah Bensmain autour de « « Rhapsodies de Tanit la captive ».

Article19.ma

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