Par Ali Bouzerda

Du déjà vu. En regardant les images d’un Abdelaziz Bouteflika affaibli, mais défiant ses adversaires, en train de livrer personnellement sa démission à son intérimaire Abdelkader Bensalah; les téléspectateurs se sont vite rappelés le souffle du Printemps Arabe qui a balayé successivement les chefs d’Etat « indéboulonnables » comme Ben Ali, Hosni Moubarak et Kadhafi… Le départ « forcé » du président Bouteflika, est en fait une page de l’histoire algérienne qui est tournée et une nouvelle ère pleine d’incertitudes s’ouvre devant le peuple algérien. Mais une chose est sûre : rien ne se fera dans la transition en cours sans le consentement de l’Armée nationale populaire (ANP).

En attendant le 7ème vendredi (5 avril prochain) qui annoncera la couleur des revendications populaires post-Bouteflika et la réaction de la classe politique, plusieurs questions se posent notamment pour les partenaires économiques et le voisinage immédiat de ce pays maghrébin riche en hydrocarbures, une population de 42 millions d’habitants dont plus de la moitié a moins de 30 ans et qui s’étend sur 2,4 millions de kilomètres carrés.

– – La grande muette qui parle…

Comment le nouvel homme fort d’Algérie, le Général Ahmed Gaïd Salah va-t-il gérer une situation volatile sans risque de dérapage pendant les 90 jours à venir afin de préparer les élections présidentielles si toutefois la rue accepte cette option ? Par ailleurs, les gens n’ont pas oublié que le Général était un protégé de Bouteflika pendant 15 ans avant le revirement de dernière minute pour surfer sur la vague populaire. Et dans ce même ordre d’idées, ce vice-ministre de la Défense qui a fait le forcing pour débarquer le grand Moujahid, n’a pas que des amis y compris au sein de l’armée notamment les influents généraux à la retraite, à commencer par l’ex patron du DRS (KGB algérien) le Général Taoufik.

Les motivations de ce militaire de carrière, âgé de 79 ans, semblent claires : devenir le guide de la transition, et pourquoi pas prendre la place de Bouteflika. Comme le stipule la Constitution, il restera aux commandes avec les autres membres du gouvernement sous Abdelkader Bensalah, « un chef intérimaire sans carrure », jusqu’à l’élection du nouveau président.

– – La société civile, quel rôle?

Quel rôle jouera la société civile dans les changements en cours?
Pour l’heure, aucune personnalité n’accepte d’être le porte-voix des manifestants, affirme-t-on. Mais des visages reviennent si souvent sur les réseaux de la protestation depuis le 22 février 2019. Parmi les membres de la société civile algérienne, on remarque le défenseur des droits de l’homme, Mustapha Bouchachi.

Cet avocat de 65 ans qui s’est réjoui du forcing de l’armée contre Bouteflika doit rassurer les militaires mais insiste sur le rôle que doivent jouer les citoyens pour changer les choses.

« Nous allons continuer jusqu’à la victoire, nous allons poursuivre nos marches pacifiques et réfléchir collectivement à d’autres moyens pour essayer d’empêcher ce pouvoir de nous voler notre révolution pacifique », a-t-il déclaré lundi dans un Live facebook.

Au sein des médias privés, nombreux ont rompu avec la langue de bois et épousé la thèse d’une rupture totale avec le passé et les hommes corrompus du passé. Interpellé au lendemain de ses déclarations diffusées en direct lors d’un débat sur Echorouk TV, Ali Fodil le directeur du groupe a montré du doigt le frère de Bouteflika, impliqué dans des « affaires de corruption ». Il a aussi demandé la destitution du chef de l’Etat en poste depuis le printemps 1999.

– – Les islamistes, acteurs invisibles du changement ?

A part quelques slogans d’Allah Akbar (Dieu est grand), l’opposition islamiste semble ne pas bénéficier ouvertement d’une cote au sein de la contestation populaire qui l’accuse d’avoir soutenu le système Boutef en jouant le jeu des élections et des institutions pendant 20 ans. Abderazzak Makri, leader du Mouvement de la Société pour la Paix (MSP) est un islamiste modéré qui se voit en « Erdogan algérien ». Autrefois membre de la majorité gouvernementale, Makri cherche aujourd’hui à « fédérer » tous les courants islamistes en jouant sur la carte patriotique et pluraliste. Toutefois des zones d’ombre demeurent, notamment quant au rôle de cette masse silencieuse qui par le passé (1990) avait voté et amené le Front Islamique du Salut (FIS) à la tête des élections locales.

Cheikh Abbassi Madani, chef spirituel de cette mouvance interdite et « laminée », affirme-t-on, vivait jusque-là en exile à Doha au Qatar et suivait sans nul doute les derniers développement avec un œil peu distrait.

Le Qatar comme l’Arabie Saoudite ne doivent pas ignorer les implications en termes d’alliances géostratégiques de la naissance de la « 2ème République » en Algérie.

De leur côté, Washington et Paris qui rejettent tout ingérence dans la transition algérienne, ont réagi avec beaucoup de diplomatie afin de ne pas provoquer de crise politique grave dont les conséquences seraient désastreuses dans cette région sensible de l’Afrique.

In fine, il est à craindre que l’accouchement de cette 2ème République – – en rupture avec celle de 1962 – – ne se déroule dans le temps et la douleur, pour ne pas dire une césarienne ?

Article19.ma

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