Par Nabyl Lahlou

Mostapha Derkaoui demeure à mes yeux un grand metteur en scène de cinéma dont l’univers filmique n’a jamais été exploré, faute de moyens.

Victime d’une crise cardiaque en 2003, il n’a jamais perdu l’espoir de réaliser de nouveaux films, comme a pu le faire Michelangelo Antonioni, dix ans après avoir été frappé par un AVC qui le paralysa partiellement et le priva définitivement de l’usage de la parole. Ainsi, son nouveau film : « Par-delà les nuages » présenté à la Mostra de Venise en 1995, en présence du président de la République Italienne, relevait tout simplement d’un miracle cinématographique antonionien.

Le retour au cinéma de cet immense créateur – que tout le monde croyait fini à jamais -, a pu se faire grâce à son ami et admirateur, le grand cinéaste allemand, Wim Wenders, qui l’aida à produire et à réaliser Par-delà les nuages.

Quant à Mostapha Derkaoui, il n’a trouvé auprès de ses nombreux amis que de loyaux et fidèles volontaires pour pousser sa chaise roulante, le conduisant d’un festival à un autre festival, d’un hommage à un autre hommage. C’est éprouvant pour le moral du créateur, condamné à attendre quand il va dire «Moteur».

Chaque fois que Mostapha Derkaoui me vient à l’esprit, car il m’arrive souvent de penser au terrible sort qui a frappé ce doué créateur, dont son « Titre provisoire » m’avait donné tant de plaisir et de joie en tant que spectateur, vient également devant mes yeux, le père de « Profession reporter », me replongeant dans son lent et long plan-séquence, mais combien fin et intelligent. Secoué et bouleversé de voir le grand scénariste et grand réalisateur, Bernardo Bertolucci, enfoncé, subitement, dans un fauteuil roulant, je me suis mis à imaginer Antonioni, Bertolucci et Mostapha Derkaoui invités, chacun, à écrire et à réaliser un volet, d’un film à trois parties, intitulé : VIS.

Le père de « Blow up » et le géniteur du « Dernier tango à Paris » sont montés au ciel, respectivement, le 30 juillet 2005 et le 26 novembre 2018. Quant à Mostapha Derkaoui son heure sonnera quand il aura fait un nouveau film, et un autre nouveau film.

En attendant que Mostapha Derkaoui crie « Moteur », c’est le Festival de Berlin qui vient de l’honorer en l’invitant à revoir son premier long métrage أحداث بدون دلالة “De quelques événements sans signification” projeté par Le Forum de ce grand festival de cinéma. Cette divine projection n’a pu se faire que grâce à Léa Morin, la dynamique animatrice de l’atelier-cinéma de la Faculté des Lettres d’Aich Chok à Casablanca, qui a pu, avec Abdelkarime Derkaoui, directeur de la photo et réalisateur, faire sortir de sa tombe, le négatif de “De quelques événements sans signification” pour le restaurer grâce à l’apport gracieux d’un laboratoire espagnol à Barcelone.

Mostapha Derkaoui a été sûrement très heureux de revoir son premier film qu’il avait tourné en 1974, immortalisant une époque où il était très difficile pour les intellectuels et les artistes de s’exprimer librement. Le film sera interdit par Mohammed Cherkaoui, un haut cadre-fonctionnaire du ministère des Affaires Étrangères, placé par coup de piston à la tète du Centre Cinématographique Marocain. Mohammed Cherkaoui, que j’ai connu, et qui ne connaissait du cinéma que le guichet, face à une pénurie de bandes magnétiques-son, il ordonna à ses subalternes d’aller chercher le son au marché aux grains (Rahba) ou dans une minoterie.

Tout être humain, qui a frôlé la mort, espère vivre longtemps et longuement pour se refaire une nouvelle idée de la vie et de sa nouvelle vie. Longue vie à Mostapha Derkaoui pour qu’il puisse voir, avant de rejoindre Antonioni et Bertolucci, que la direction du Centre Cinématographique Marocain est pour la première fois, depuis l’Indépendance du Maroc, est confiée à un créateur pour être au service des cinéastes qui sont nés au Maroc, qui grandissent au Maroc, qui triment et se battent dans leur pays le Maroc, pour tourner leurs premiers films, leurs FICTION PREMIÈRE, qui ne seront pas leurs DERNIÈRE FICTION, un titre en hommage à Mostapha Derkaoui

Rabat. 24 février 2019
Nabyl Lahlou

*** Michelangelo Antonioni et Bernardo Bertolucci sont deux un réalisateurs et scénaristes du cinéma italien.

Article19.ma

1 COMMENTAIRE

  1. Quand Monsieur Nabyl LAHLOU cite avec justesse lea Morin il ne faudrait pas oublier Sophie Delvallee Realisatrice d un documentaire Librement Mostapha Derkaoui qui est à l origine de la recherche de ce négatif oublié et « perdu »

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