Par Mustapha Sehimi

Benkirane n’a pas bénéficié dès son départ de la retraite de Chef degouvernement. Il y adroit, aujourd’hui, au titre de ce que l’on pourrait appeler une sorte d’INDH du méchouar.

Il avait dit qu’il allait revenir en politique; il est revenu. Mais dans quel contexte? Et pour quoi faire? Abdelilah Benkirane a bien quelque chose en tête tout en n’oubliant pas qu’il n’est pas dans un champ prévisible et encore moins prédictible. Il a sans doute des biscuits pour la route qui s’annonce bien ardue, face aux siens bien sûr, mais aussi aux autres. En tout cas, il a réussi après un purgatoire forcé lié à son départ de la présidence du gouvernement le 15 mars 2017, puis à celui de la direction de son parti islamiste le 10 décembre de la même année, à retrouver une position pratiquement centrale dans la vie politique nationale.

Le processus qui a marqué ce retour vient de se polariser autour de la question de sa retraite d’ancien chef de l’Exécutif. Il a reconnu, à reculons pourrait-on dire, qu’il en bénéficiait effectivement depuis le mois d’octobre 2018. Elle s’élève à 90.000 Dh, comme celle attribuée par les textes réglementaires à ses collègues –anciens ou en fonction (Saâd Eddine El Othmani aujourd’hui) ou aux présidents des deux Chambres du parlement (Habib El Malki et Hakim Benchamach). Pourquoi un tel tintamarre? Ici ou là, des arguments d’inégale valeur, politiciens et populistes ont été mis en avant.

Les uns ont volontiers invoqué l’incohérence de la situation de Benkirane qui hier dénonçait la «rente» politique ou économique– et qui aujourd’hui en bénéficie. D’autres ont soulevé dans le même temps la disqualification à leurs yeux légitime d’un leader se présentant comme le défenseur des intérêts du peuple, des pauvres, des démunis et des exclus. Ce à quoi Benkirane réplique qu’il n’a rien demandé; que cet avantage lui a été octroyé par le Roi et que personne ne peut refuser un tel acte de sollicitude royale.

A-t-il tort? Non, évidemment. Mais ce qui devrait davantage intéresser, c’est pourquoi cette retraite n’a été accordée que plus d’un an et demi après le départ de Benkirane de la présidence de l’Exécutif.

Dans la coutume makhzénienne, cet avantage a été accordé à Ahmed Osman (Premier ministre jusqu’en mars 1979 puis président de la Chambre des représentants de 1984 à 1992 depuis octobre 1992, date de son départ de la Chambre des représentants.)
Elle a ensuite bénéficié à d’autres Premiers ministres (Maâti Bouabid, 1979-1983, Azedine Laraki, 1986-1992, Abdellatif Filali, 1994- 1998; Abderrahmane Yousoufi, 1998-2002, Abbas El Fassi, 2007-2011). Mohamed Karim Lamrani (1983-1986) et Driss Jettou (2002-2007) n’y ont pas eu droit compte tenu de leur surface financière, le dernier ayant d’ailleurs repris du service comme président de la Cour des comptes depuis août 2012.

Abdelilah Benkirane, lui, ne relève pas de cette catégorie d’anciens chefs de l’Exécutif qui ont des biens ou un capital propre les dispensant d’une telle faveur royale.

Politique de la “table ouverte”

Dans le cas de Benkirane, c’est un cas d’espèce bien particulier. Il n’a pas fructifié un capital, il ne s’est pas enrichi à la faveur de ses fonctions de Chef du gouvernement et il s’est trouvé dans une situation financière difficile depuis le printemps 2017, date de son départ. Il faut dire peut-être qu’il ne se distingue pas par une bonne gestion de l’argent, aidant les uns, gratifiant les autres, pratiquant une politique quasi quotidienne de «table ouverte». Comme il l’a expliqué, il a bien essayé de trouver un poste mais il n’a pas eu de propositions pouvant être acceptables à ses yeux. Un autre profil n’aurait sans doute pas eu beaucoup de difficultés à dénicher –ou à se voir proposer un «parachute doré dans le monde économique, financier, ou autre, où la seule carte de visite d’un ancien Chef de gouvernement serait une référence »… En faisant, malgré lui, l’actualité autour de cette histoire de retraite, Benkirane avait déjà investi les médias avec l’affaire de la parlementaire PJD Amina Mae El Ainine, dévoilée à Paris, dans des photos virales qui ont fait le buzz sur les réseaux sociaux. Il l’a défendue avec vigueur; elle est l’un de ses plus fervents soutiens; elle lui doit tout, elle qui était institutrice à Tiznit et qui se retrouve aujourd’hui député de Hay Hassani, à Casablanca, depuis octobre 2016, 7ème vice-président de la Chambre des représentants, membre du Conseil supérieur de l’Education…

“Religieusement correct”

La polémique sur son voile emballe l’opinion publique et divise les rangs du PJD. Benkirane plaide le fait que le voile «n’est pas une tenue de travail»; les autres responsables islamistes, Saâd Eddine El Othmani en tête, répliquent qu’il faut se conformer à des valeurs et à une éthique fondée du référentiel islamique. Un terrain qu’ils jugent payant, parce que se situant dans le «religieusement correct» et qu’ils se présentent comme les gardiens des tables de la loi. Mais, dans le même temps, Benkirane se voit créditer d’un label «libéral» qui n’était pas vraiment dominant chez lui par le passé.

La tourmente est encore nourrie par l’affaire du parlementaire Abdelali Hamieddine, proche de Benkirane, et poursuivi le 12 février 2019 pour complicité d’homicide volontaire devant la chambre criminelle de la cour d’appel de Fès à propos du décès de l’étudiant Benaissa Ait El Jid, le 25 février 1993. Cette affaire déstabilise la direction PJD, qui prend fait et cause pour Hamieddine au côté de Benkirane. Nul doute que son dénouement dans les prochaines semaines va peser sur le déroulement de la vie politique et sur le statut du PJD dans la formule institutionnelle et politique actuelle. Un bras de fer accentué avec la crise que traversent les relations entre le PJD
et le RNI de Aziz Akhannouch.

Dans tout ce remue-ménage en cours et à venir, Abdelilah Benkirane est-il conforté? Au sein de son parti, oui, malgré tout parce que les difficultés du cabinet El Othmani validant sa position d’avril 2017 quant au refus de former une telle majorité.
Il bénéficie, objectivement, de l’évaluation que fait le Roi en personne du peu d’efficience de ce gouvernement, sans cesse interpellé voire sanctionné pour ne pas arriver à conduire les réformes annoncées, prévues ou en instance.

IL CONTINUE À JOUIR D’UN CAPITAL DE POPULARITÉ PARTICULIER QUE BIEN DES RESPONSABLES LUI ENVIENT.

Il continue à jouir d’un capital de popularité particulier que bien des responsables lui envient. Sa communication est opportuniste, appréhendant les interrogations et insatisfactions de la population.
A lui seul, il exerce une fonction extra-constitutionnelle de censure du gouvernement, supplantant les voix de l’opposition et surtout celles du PAM, empêtré dans une profonde crise interne et des lutes intestines.

Ce statut ne pose-t-il pas un problème du côté du Méchouar? D’abord, répétons-le, sa popularité et son charisme qui ne peuvent trouver une place conséquente pour le bon fonctionnement des institutions. Ensuite, son passif comme Chef du gouvernement.

L’INDH du Méchouar

L’on n’a pas oublié différentes rubriques à cet égard: celle de son insistance à rappeler qu’il a sauvé le Maroc du printemps arabe en faveur de la stabilité; celle de son incantation insupportable du choix du peuple en sa faveur et de son parti en 2011 puis en 2016 alors que le PJD n’a remporté que quelque 1,6 million de voix sur 15 millions d’électeurs inscrits; celle de son défaussement quant à ses responsabilités en se retranchant derrière le Roi dans le genre: «J’applique les décisions et les orientations de SM le Roi». Une manière de dire que tout ce qui n’est pas fait ne m’a pas été demandé.

C’est sans doute pour ces raisons, parmi tant d’autres, que Benkirane n’a pas bénéficié dès son départ de la retraite de Chef de gouvernement. Il y a droit, aujourd’hui, depuis trois mois, au titre de ce que l’on pourrait appeler une sorte d’INDH du Méchouar. Va-t-elle avoir quelque effet sur ses postures et ses coups de menton médiatiques? Aidera-t-elle à donner une teneur à plaidoyer en sa faveur, auprès des siens et du Méchouar? Oui, s’il arrive à surmonter les ressorts profonds de sa personnalité et à mettre en équation son statut de fauve blessé et peut-être même humilié… (Maroc Hebdo)

Article19.ma

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