Par Ali Bouzerda

« C’est au Maroc que l’on peut couper les jarrets de la France », disait mon ami si souvent pour rappeler que les relations maroco-françaises sont complexes mais solides et qu’il ne faut pas se fier aux apparences ni aux ragots malgré les coups de froid et les malentendus.

Mon ami Nicolas Marmié était un patriote français qui aimait le Maroc. Dans ce cas figure, il ne faisait que citer cette métaphore d’un officier allemand en poste à Madrid en 1914, afin d’illustrer sa vision des choses.

J’ai fait sa connaissance pour la première fois, à l’aéroport de Rabat-Salé le 30 septembre 1999, jour du retour d’exil d’Abraham Serfaty. En journaliste professionnel, il était assis par terre dans la salle d’accueil, bien concentré, en train de prendre des notes et de vérifier les noms des personnalités présentes à cet événement historique comme André Azoulay et Hassan Aourid que le Palais royal avait dépêché pour accueillir officiellement cet opposant marxiste marocain que le puissant ministre de l’Intérieur de l’époque Hassan II voulait faire croire aux gens qu’il était « Brésilien ».

À cette époque, il n’y avait ni WI-FI ni Facebook ni WhatsApp pour transmettre rapidement les scoops et urgents, mais notre reporter sur le terrain se débrouillait toujours pour envoyer ses papiers avant les autres. Ah, j’ai oublié…Nicolas Marmié travaillait pour l’agence Associated Press (AP) avant de collaborer plus tard avec Le Figaro (1999 – 2006), Jeune Afrique et L’Économiste.

Mon ami avait une belle plume et avant tout le réflexe rapide quand un lièvre se levait et qu’il fallait être parmi les premiers témoins de l’histoire.

Cela me rappelle le début de l’année 2000, quand Cheikh Abdsalam Yassine, chef spirituel d’Al Adl Wal Ihsane, débarqua en Mercedes-Benz avec ses gardes du corps pour la prière du vendredi dans une petite mosquée à Salé, non loin de sa résidence de rue Al-Khizrane.

À l’époque, moi en tant que reporter de Reuters, et lui correspondant d’AP, nous nous battions pour avoir les premières photos du Cheikh Yassine, à défaut de déclarations fracassantes, car c’était la première sortie médiatique du Cheikh après 10 ans de résidence surveillée.

« On va décrocher cette photo oui ou non? », disait Nicolas Marmié, sur un ton d’impatience à son photo-reporter marocain qui l’accompagnait. Ce dernier n’avait d’autre choix que de faire vite en pénétrant dans la mosquée pour prendre des photos du Cheikh qui a disparu de sa vue au milieu d’une marée humaine.

Et quand le photo-reporter de Reuters, un français blond aux yeux bleus, essaya de suivre son collègue marocain au coeur de la mosquée où des dizaines de fidèles se préparaient à la prière, un bouclier humain s’est mis en place avec des cris et des protestations de toutes parts interdisant du coup l’accès à tous les médias présents.

In fine, personne n’a pu prendre cette fameuse « photo » tant attendue de la première prière en public de Cheikh Yassine au sein de cette petite mosquée du quartier.

« Mon cher ami.. ce n’est pas de la faute des marocains, tu le sais bien… c’est un militaire de chez nous qui était à l’origine de l’interdiction aux non-musulmans d’accéder aux mosquées et lieux de culte au Maroc », disait Nicolas Marmié en me taquinant. Il parlait du célèbre résident général français le Maréchal Lyautey (1912-1925).

Dix-huit ans plus tard, on a reparlé au téléphone de ce « fait divers » ou plutôt de cette « folie » de journalistes qui aurait pu devenir un incident politico-médiatique.

Notre dernière conversation a eu lieu au début du mois de décembre 2018, en d’autres termes quelques semaines avant sa disparition, suite à une hémorragie cérébrale chez lui en France. Il était âgé de 52 ans seulement.

En fait, Nicolas Marmié était un journaliste sérieux, une mine d’or d’idées et de projets. Et parmi ses nombreux projets « Le Journal de l’Économie » qu’il voulait délocaliser et installer dans la zone offshore de Tanger. La ville du Détroit lui était très chère avec sa vie nocturne, sa culture méditerranéenne et ses lieux magiques. Il va y passer quelques années au milieu des années 90 en travaillant à la radio Medi1 qui était depuis son lancement en 1980 sous la direction de Pierre Casalta.

Parfois, il se moquait de ce dernier en imitant la voix caverneuse du Corse et sa manière bizarre de se gratter si souvent ses bourses tout en faisant le tour de la rédaction. « Un ancien parachutiste d’Algérie qui semait la terreur…et qui vous faisait comprendre en vous regardant droit dans les yeux : ici à Medi1, on bosse ou on se casse… », racontait-il en s’éclatant de rire.

Esprit indépendant et surtout réfractaire aux ordres et à la discipline militaire, Nicolas retournera à Paris pour décrocher plus tard le poste de correspondant d’Associated Press à Rabat.

Le Maroc, cette terre africaine qu’il a tant aimé et défendu par sa plume va lui inspirer un livre sur la guerre du Rif : « La guerre du Rif : Maroc 1921-1926 ». Un livre de référence sur cette guerre coloniale, précis, concis et bien documenté, écrit conjointement avec son ami du barreau de Paris, l’éminent avocat Vincent Courcelle-Labrousse.

« Entre 1921 et 1926, le Maroc est le théâtre d’un véri-table combat : la guerre du Rif. De sa montagne au relief tourmenté, un jeune chef berbère, Abdelkrim, défie les deux puissances européennes qui occupent son pays, la France et l’Espagne », lit-on sur la préface de ce livre mis en vente en 2008.

Nicolas Marmié avait le cœur sur la main. Selon lui, « l’argent n’est qu’un moyen et non un but en soi ».

Mais parfois il avait « le goût du spectacle jusqu’au bout », comme dirait l’autre. Nicolas Marmié n’hésita pas à payer la note salée d’un déjeuner avec le richissime américain Bill Gates et de garder la note. « Tu vois là, c’est moi qui a payé un déjeuner à l’amerloc de Bill Gates », disait-il avec fierté et un sentiment de revanche sur l’arrogance des yankees.

Ça, c’était Nicolas tout craché, que j’appelais affectueusement « Le roseau ».

« Le roseau » avait une souplesse intellectuelle et une ouverture d’esprit conformes aux principes républicains à commencer par la laïcité, mais qui bloquaient quand il s’agissait de l’Islam radical. Seize ans plus tard, il se rappelait encore la déclaration de Mustapha Ramid qui affirmait de manière solennelle en 2002: « À long terme, le PJD est pour l’application de la Charia (loi islamique), y compris l’amputation de la main du voleur ».

Pour Nicolas Marmié, « les islamistes utilisent la démocratie pour accéder au pouvoir » afin d’appliquer leur programme à eux, programme qui n’a rien avoir ni de près ni de loin avec la démocratie.

« Je suis parti en France et je suis revenu au Maroc des années plus tard…j’ai remarqué que Ramid a bien pris de l’étoffe et a changé de look…Mais au fond, il demeure lui-même convaincu de l’application de la Charia s’il avait la voie libre, ne te trompes pas mon ami », averti-t-il.

Et d’ajouter: « Toutefois, il faut reconnaître que le Maroc est fort et solide par sa diversité humaine et culturelle… et c’est ce qui fait la différence avec les pays du Machrek…De toute façon, une chose est sûre, les barbus peuvent courir mais ne réaliseront jamais leur ultime rêve en terre Amazigh ».

Une vision d’un homme juste et désintéressé…

Adieu l’ami! Tu vas beaucoup nous manquer et à ta petite famille !

Article19.ma

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