De nombreux internautes se sont indignés d’une «indifférence médiatique» au sujet du massacre de Garissa, au Kenya, par rapport à d’autres événements comme les attentats de Charlie Hebdo. Un «deux poids deux mesures» décrypté par l’historien des médias Christian Delporte.

Pendant que les projecteurs étaient braqués sur les 17 victimes des attentats de Paris, il n’y avait aucun journaliste pour couvrir les 2000 morts de Boko Haram au Nigéria. Les 150 morts du Crash de Germanwings ont mobilisé non-stop les rédactions, tandis que les 148 victimes du massacre de Garissa, au Kenya, n’ont suscité aucune édition spéciale. Comment expliquer ce «deux poids deux mesures»?

Christian DELPORTE* – Deux raisons expliquent un tel décalage. La première est matérielle. On ne fait de l’information qu’à condition d’en avoir, et, en l’occurrence, il y a très peu – et de moins en moins – de correspondants en Afrique. Les treize bureaux de l’AFP sur ce continent sont concentrés en Afrique occidentale et au Maghreb et il n’y en a que trois en Afrique anglophone.

La deuxième raison est psychologique: c’est la loi du mort-kilomètre bien connue de tous les journalistes. L’intérêt d’un sujet croit en fonction de sa proximité géographique, temporelle, sociétale. On s’intéressera toujours plus au meurtre de son voisin de palier qu’à un massacre à l’autre bout du monde, au présent qu’au futur, à l’argent et aux enfants qu’au grandes problématiques géopolitiques.

Est-ce un phénomène récent?

Non, cela a toujours existé. En 2000, le psychologue Jacques-Philippe Leyens démontrait dans une célèbre expérience cette loi inoxydable du mort-kilomètre. Il a fait lire à un groupe de volontaires belges deux articles exactement identiques relatant un incendie, le premier en Belgique, le second en Angleterre. Puis il a demandé aux personnes de décrire ce qu’avaient pu ressentir les victimes. Dans le cas où celles-ci étaient britanniques, les termes qui revenaient étaient la peur, la souffrance, la tristesse, ce qu’il appelle les émotions primaires. Dans le cas des victimes belges, les participants citaient plus volontiers le regret, la culpabilité, le désespoir, des émotions secondaires, proprement humaines. On accorde des sentiments humains aux victimes les plus proches: ce phénomène d’infra-humanisation des victimes éloignées est une loi de psychologie sociale.

Il y a un phénomène d’identification qui consiste à penser «ça aurait pu être moi». C’est pourquoi on a bien plus couvert le tsunami de 2004, où certaines victimes étaient des touristes occidentaux, que le génocide du Rwanda, ou le crash de l’avion de la Germanwings que le récent massacre dans une université au Kenya, bien que dans ce dernier cas, la menace terroriste pèse aussi sur nos têtes.

Cette loi du mort-kilomètre est-elle selon vous accentuée ou au contraire contestée par l’émergence de l’information en continu?

L’information en continu va sans doute accentuer le phénomène. Dans un contexte de crise de la presse, les économies conduisent à ce qu’il y ait de moins en moins de correspondants. D’un autre côté, le flux prend de plus en plus d’importance: il faut capter le public et donc faire le tri dans les sujets pour ne sélectionner que ceux qui rapporteront du flux. De plus, la concurrence exacerbée conduit les médias à devenir de plus en plus mimétiques. La dictature du flux, l’urgence, le manque de moyens, la concurrence: tout cela va conduire selon moi à une accentuation de cette règle du mort-kilomètre.

Sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens s’émeuvent de la différence de traitement médiatique. La loi du «mort-kilomètre» peut-elle être remise en cause par la proximité planétaire qu’offrent Facebook et Twitter?

Sous l’injonction des réseaux sociaux, les médias traditionnels se retrouvent à traiter des sujets qu’ils n’auraient pas forcément traités. Mais si on fait le compte des émotions sur Twitter, il y a fort à parier que les hashtag #JesuisCharlie et #Germanwings soient largement au dessus du#Jesuiskenyan. Ce qui est nouveau c’est cette critique permanente et immédiate des médias traditionnels par les réseaux sociaux. Mais Twitter tout seul ne peut rien s’il n’est pas repris par les médias traditionnels.

*Christian Delporte est historien spécialiste de l’histoire des médias et de la communication politique. Il est l’auteur de «Come-back, ou l’art de revenir en politique» (Paris, Éditions Flammarion, 2014).

Le Figaro/Article19.ma

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