CNP: crash… avant le décollage

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Par Ahmed Al Wadih

Le ministère de la communication et de la culture s’apprête à mettre en place, ce vendredi, un conseil national de la presse (CNP), issu des élections très contestées par les professionnels eux-mêmes depuis le démarrage du processus.

Ce vendredi même, un sit-in sera observé devant le siège du département de tutelle à Il Irfane à Rabat par de nombreux professionnels. En effet, ces derniers n’ont cessé, depuis le début de cette année, de dénoncer les formules suivies par le ministère et le syndicat national de la presse marocaine (SNPM), des pratiques et des manœuvres auxquelles avaient recouru les deux inamovibles présidents du SNPM, pour confectionner une instance qui va pratiquement à l’encontre des objectifs annoncés pour sa création. Ainsi, les élections ont été organisées le 22 juin 2018 sur la base des cartes professionnelles de 2017 pour permettre à un «journaliste retraité syndicaliste» d’être inscrit dans le fichier électoral en tant que journaliste professionnel et non pas honorifique. D’autres membres y siègeront, alors qu’ils avaient des démêlés avec la justice et avaient même fait l’objet de faits divers qui interpellent à plus d’un titre.

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Les chefs d’accusations qui avaient été retenus par la justice marocaine contre ces «membres désignés» allaient de la «conduite sans permis de conduire» et en «état d’ivresse» jusqu’au trafique de drogue. Des procès-verbaux de la police judiciaire de la capitale du Détroit dressés en ces circonstances, les auditions devant le paquet compétent et les procès qui en ont découlé resteront dans les annales du CNP. De la même ville, un autre personnage intriguant et controversé a été lui aussi élu malgré les casseroles qu’il trainent derrière lui, notamment le scandale de trafic de terrain et biens immobiliers du Duc de Tovar.***

En plus de cocktail explosif, renvoyant une triste image de la nouvelle instance, la couleur politique de la majorité des membres, élus dans les circonstances citées ou désignés sur la base de critères partisans ou autres, domine le CNP. Une instance politico-médiatique. En effet, des membres siégeant au sein des instances exécutives (bureau politique, comité exécutif) des partis politiques influenceraient la nouvelle instance.

L’éthique devait les inciter à s’abstenir du moment où ils ne pouvaient pas détroquer leur casquette politique avant d’accéder au siège du CNP, la remettre pour assister à une réunion de leur parti, porter une autre pour prendre part à une activité syndicale et pourraient se retrouver avec une quatrième lors d’une réunion associative.

Cet état de fait s’applique notamment pour les deux présidents inamovibles du SNPM. Avant d’arriver à ce stade de composition du CNP, le cas de l’un des deux présidents inamovibles, qui convoite la présidence, demeure intriguant. Ce personnage était membre de la commission préparatoire du processus électoral. Il a mis en place une loi, puis s’est retiré de ladite commission pour se présenter aux élections, régies par cette même loi, avant de se présenter à la présidence vendredi prochain.

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L’affaire se résume ainsi : le personnage a confectionné une instance à sa taille, sur mesure. Voilà la manœuvre qui devra faire cas d’école des temps révolus. Durant toute sa carrière, il était sur le devant de la scène syndicale, faisant croire à ceux qui le suivaient qu’il défendait leurs intérêts, alors qu’il n’a pas pu lui-même achever son parcours professionnel qu’avec une retraite de la CNSS de moins de 4000 dirhams. Mais, le paradoxe est qu’il est le journaliste marocain le plus riche, possédant des biens immobiliers et mobiliers dans la capitale du royaume et dans le centre de celle de l’Hexagone. L’exploit de ce journaliste retraité réside aussi dans le fait d’obtenir plusieurs «citoyennetés». Il est «Espagnol» d’origine marocaine. Il est donc un «Européen» d’origine africaine. La navigation du personnage se poursuit toujours dans l’univers de la rente et de la politique politicienne pour renforcer davantage son positionnement en plus d’obtenir plus de privilèges lui permettant de sauvegarder sa fortune. C’est dans ce sens qu’il a roulé des «syndicats des journalistes» de certains pays arabes pour prendre part à une «rencontre touristique», comme l’on qualifiée plusieurs médias, dans la ville de Marrakech les 02 et 03 octobre. Aucun journaliste marocain ne figure sur la liste des intervenants, hormis lui, bien sûr, et son ancien vice-président et actuel président. Lors de cette rencontre, les deux présidents ont déjà confectionné un communiqué sanctionnant cette «rencontre touristique», saluant leurs sacrifices, leur hospitalité, leur générosité et se félicitant de leur élection au CNP.

Le lendemain, le personnage en question servira cette soupe au ministre de la Culture et de la Communication, lui faisant croire qu’il a défendu le Maroc au complexe touristique de Marrakech, lui donnant un résumé des interventions des invités qui étaient à la hauteur de toutes les attentes. Vingt-quatre heures plus tard, le personnage sera «élu» officiellement président du CNP. Il est le seul candidat au poste puisqu’aucun journaliste marocain n’a les qualités de ce président. La semaine suivante, il tiendra une conférence de presse pour annoncer son plan d’action pour l’autorégulation du secteur, la déontologie, l’éthique et le professionnalisme. Il faut vraiment avoir le culot pour emprunter cet itinéraire et arriver au sommet tout en faisant croire aux autres le contraire. Cette affaire devrait normalement interpeller les autorités compétentes marocaines.

*** Cette affaire qui a fait la Une des journaux il y a une quinzaine d’années (voir L’Economiste 11/8/2003), trouve son origine dans un testament. Il est celui du duc de Tovar, Ignacio de Figueroa y Bermejillo (1892-1953), qui a passé une grande partie des dernières années de sa vie à Tanger. A sa mort il a légué à la ville de Tanger une propriété et de nombreux meubles et tableaux, disparus au fil du temps. Le duc de Tovar a également légué indirectement à la ville un immeuble à Madrid, plus tard revendu à la municipalité de Madrid par Tanger pour la somme de 2,6 millions d’euros (environ 28 millions de DH) et le palais Alava-Esquivel situé au cœur de la cité historique de Vitoria, au pays basque.

Article19.ma

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